Près de six ans après l’ouverture d’une enquête hors norme, la justice tente d’en finir avec un dossier qui a révélé l’existence d’un système de domination et d’humiliation à grande échelle au sein de l’administration culturelle. La procureure de Paris a lancé, jeudi 5 février, un appel urgent à toutes les femmes qui s’estimeraient victimes de Christian Nègre, ancien directeur des ressources humaines du ministère de la Culture, afin qu’elles se manifestent sans délai si elles n’ont pas encore été entendues.
Selon le parquet, 248 victimes présumées ont été recensées à ce stade. Parmi elles, au moins 180 se sont déjà constituées parties civiles. L’instruction, désormais bien avancée, pourrait être clôturée d’ici la fin de l’année 2026, ce qui pousse les magistrats à accélérer les dernières auditions.
Christian Nègre a été mis en examen par deux juges d’instruction pour plusieurs infractions, notamment administration de substance nuisible, violences par personne chargée d’une mission de service public et atteinte à l’intimité. Les faits reprochés dessinent un mode opératoire répétitif. Il est soupçonné d’avoir fait absorber à des femmes des produits diurétiques lors d’entretiens professionnels, sous couvert de boissons chaudes, afin de les placer dans une situation de contrainte physique et psychologique, les forçant à uriner en sa présence.
Une instruction tentaculaire et éprouvante pour les victimes
L’ampleur du dossier explique en partie la longueur de la procédure. Les investigations nécessitent de multiples auditions, des expertises et la confrontation de témoignages parfois anciens. Fin 2025, plusieurs plaignantes avaient exprimé leur lassitude face à cette temporalité judiciaire, estimant que l’attente prolongeait le traumatisme. Une réunion d’information s’est tenue en janvier à destination des avocats des parties civiles, et une nouvelle rencontre est prévue au printemps pour les victimes déjà constituées.
La procureure a précisé que les femmes non encore entendues étaient invitées à contacter rapidement l’Office central de répression des violences aux personnes, co-saisi avec la police judiciaire, afin de permettre d’éventuelles investigations complémentaires avant la clôture du dossier.
Une affaire révélée par un premier signalement en 2018
L’affaire a éclaté à l’été 2018, alors que Christian Nègre occupait un poste à responsabilité dans le Grand Est. Une plainte déposée après qu’il a été surpris en train de photographier une femme à son insu sous une table a déclenché les premières investigations. L’exploitation de son matériel informatique a ensuite permis aux enquêteurs de découvrir un tableau recensant des centaines d’entretiens avec des femmes, révélant l’existence d’un schéma récurrent et méthodique.
À l’époque, le dossier avait été qualifié d’« affaire complètement folle » par le ministre de la Culture d’alors, Franck Riester, dénonçant le comportement d’un homme décrit comme un prédateur ayant abusé de sa position hiérarchique. Dans l’attente d’un éventuel procès pénal, certaines victimes ont déjà obtenu réparation, notamment devant la juridiction administrative. Mais pour la justice, l’enjeu reste désormais de s’assurer qu’aucune femme concernée ne reste hors du champ de l’instruction, avant qu’un dossier hors norme par son ampleur et sa violence symbolique n’entre dans sa phase finale.