SOCIÉTÉ

REPORTAGE – Entrevue a suivi en caméra cachée des dealers de carburant volé, suite à la flambée du prix de l’essence

Huit ans après la naissance des gilets jaunes, le prix des carburants revient au cœur des préoccupations des Français.

REPORTAGE - Entrevue a infiltré en caméra cachée le trafic de carburant volé, suite à la flambée du prix de l'essence
REPORTAGE - Entrevue a infiltré en caméra cachée le trafic de carburant volé, suite à la flambée du prix de l'essence

Par Jérôme Goulon.

Huit ans après la naissance des gilets jaunes, le prix des carburants revient au cœur des préoccupations des Français. En 2018, le mouvement avait été déclenché par la colère d’automobilistes étranglés par la hausse des taxes et du coût de leurs déplacements. En 2026, la situation est encore pire : dans de nombreuses stations-service, le litre d’essence et de gazole a franchi la barre des 2€. Cette nouvelle flambée est directement liée à la guerre en Iran, déclenchée à la fin du mois de février. Les combats et les perturbations du trafic dans le détroit d’Ormuz, passage stratégique pour une part considérable du pétrole mondial, ont provoqué une envolée des cours. Le baril de Brent a dépassé les 95 dollars le 22 juillet, faisant craindre de nouvelles augmentations dans les stations françaises. Pour les ménages comme pour les professionnels, chaque plein représente désormais une dépense particulièrement lourde.

Mais cette crise profite aussi à des trafiquants spécialisés dans le vol et la revente de carburant. Réservoirs de voitures siphonnés, camions pris pour cible, dispositifs artisanaux et bidons remplis en pleine nuit : l’essence est devenue un butin recherché, facile à écouler sur le marché noir. Revendu autour de la moitié du prix affiché à la pompe, le carburant volé peut être proposé aux environs de 1€ le litre. Une offre tentante pour certains automobilistes, et qui alimente un commerce clandestin particulièrement rentable, reposant sur des vols organisés et parfois répétés. Dans une enquête réalisée en caméra cachée, Entrevue a suivi un dealer installé en région parisienne et filmé les méthodes employées pour récupérer puis revendre le carburant dérobé. Alors que le litre dépasse désormais les 2€, ces images prennent une dimension nouvelle. Entrevue vous dévoile les dessous de ce juteux trafic d’« or noir ».

Les réservoirs de carburant peuvent être facilement percés

Caméra cachée : une nuit avec un voleur de carburant

Comme pour tout produit cher, à l’image du tabac, l’essence génère un trafic illégal. Des dealers ont compris qu’ils pouvaient en tirer un juteux business, et siphonnent des réservoirs de véhicules ou de camions. Entrevue a suivi un trafiquant au cours d’une opération nocturne. À la tombée de la nuit, l’homme récupère plusieurs bidons, un tuyau et quelques outils, puis prend la route à la recherche de véhicules stationnés dans des endroits peu fréquentés. Il privilégie les rues mal éclairées, les parkings isolés et les zones dans lesquelles il peut agir sans attirer l’attention.

Un trafiquant d’essence siphonnant un réservoir

Après avoir repéré une voiture, il vérifie rapidement les alentours avant de s’approcher du réservoir. La trappe est forcée, puis le carburant est transféré dans plusieurs récipients. L’opération ne dure que quelques minutes. Au moindre bruit ou passage d’un véhicule, l’homme s’arrête, dissimule son matériel et attend que la rue redevienne calme.

Une fois ses bidons remplis, il quitte immédiatement les lieux et rejoint un box situé à quelques kilomètres. C’est là qu’il entrepose son butin avant la revente. Le garage ne ressemble pas à un entrepôt organisé : quelques récipients sont posés contre les murs, à proximité d’outils et de pièces automobiles. Le stockage reste volontairement limité afin de réduire les risques et d’écouler rapidement la marchandise.

Le dealer planque son butin dans un box

Face à notre caméra cachée, le dealer affirme conserver rarement plus de 100 litres. Selon lui, cette quantité suffit à approvisionner deux ou trois clients, souvent prévenus dès son retour. Les transactions sont rapides, exclusivement en espèces, et les acheteurs viennent généralement avec leurs propres bidons. La marchandise ne reste donc jamais longtemps dans le box. Le trafiquant fonctionne en flux tendu : il vole, stocke quelques heures, revend, puis recommence dès que les commandes se multiplient. Un circuit rudimentaire, mais suffisamment bien rodé pour transformer chaque sortie nocturne en plusieurs centaines d’euros de bénéfice.

Des bidons remplis d’essence volée

À 2h du matin, 30 litres de carburant vendus pour 30€

Une fois ses bidons remplis, le trafiquant passe à la revente. Entrevue le suit en caméra cachée jusqu’à un parking isolé de la banlieue parisienne. Le rendez-vous a été fixé vers 2h du matin, loin des habitations et des grands axes. À cette heure-là, l’endroit est presque désert.

Rendez-vous nocturne entre le dealer d’essence et son client

Le dealer arrive avec quatre bidons chargés dans son véhicule. Son client, un habitué, l’attend déjà sur place. Les deux hommes échangent quelques mots, puis ouvrent les coffres. L’automobiliste a commandé 30 litres de diesel, que le trafiquant verse directement dans son réservoir. L’opération dure environ un quart d’heure. Les deux hommes surveillent régulièrement les alentours et s’arrêtent dès que des phares apparaissent au loin. Aucun reçu, aucun contrôle de la quantité et aucune garantie sur la qualité du carburant : le client doit simplement faire confiance à son fournisseur.

La voiture du client remplie avec de l’essence volée

Une fois les 30 litres versés, l’automobiliste remet 30€ en espèces au dealer. Le litre lui revient donc à 1€. Avec un prix dépassant désormais 2€ à la pompe, la même quantité lui aurait coûté plus de 60€ dans une station-service. Le client économise ainsi plus de 30€ et paye son carburant environ deux fois moins cher. Pour le trafiquant, la marge est de 100% puisque le carburant a été volé. Les 30€ encaissés constituent un total bénéfice. Une fois la transaction terminée, les bidons vides sont replacés dans le coffre et les deux véhicules quittent séparément le parking. En moins de 20mn, le deal est bouclé.

Le deal est bouclé

INTERVIEW AVEC UN DEALER D’ESSENCE

Nous avons interviewé un dealer d’essence, qui vit en région parisienne. Sous couvert d’anonymat, il a accepté de nous parler de son business…

Entrevue : Depuis combien de temps volez-vous du carburant ?
Un dealer d’essence : Cela fait plusieurs années maintenant.

Et votre trafic fonctionne bien ?
Oui. Plus le prix du carburant augmente, plus les demandes sont nombreuses. Aujourd’hui, avec un litre qui atteint ou dépasse 2€ dans certaines stations, beaucoup de personnes cherchent à payer moins cher.

Comment vous procurez-vous le carburant ?
Il existe plusieurs méthodes. Certains s’attaquent directement aux réservoirs des voitures stationnées, tandis que d’autres utilisent une pompe pour récupérer le carburant plus rapidement. Il y en a aussi qui ciblent les poids lourds, parce que leurs réservoirs peuvent contenir plusieurs centaines de litres, contre environ 50 litres pour une voiture.

Vous privilégiez donc les camions ?
C’est beaucoup plus rentable en quantité. Un seul camion peut permettre de récupérer plusieurs centaines de litres. Mais il faut pouvoir transporter les bidons et agir sans être repéré.

Que faites-vous ensuite du carburant ?
Je possède un box dans lequel je stocke les bidons. Mais je garde très peu de réserves, parce que j’ai des clients réguliers et que tout part rapidement. Dès que j’ai du carburant disponible, je préviens deux ou trois personnes et il est généralement vendu dans les heures qui suivent.

Comment avez-vous constitué votre clientèle ?
Par le bouche-à-oreille. Les nouveaux clients me sont présentés par des personnes que je connais déjà. Je ne vends jamais à quelqu’un qui arrive sans recommandation. Cela réduit les risques de tomber sur un policier en civil ou sur une personne qui voudrait me piéger.

Cela vous est-il déjà arrivé ?
Non, jamais. Je croise les doigts.

À quel prix revendez-vous le carburant ?
Je le propose environ deux fois moins cher que dans les stations-service. Quand le litre est vendu autour de 2€ à la pompe, je le revends 1€. Pour 30 litres, le client me donne 30€, alors qu’il aurait payé plus de 60€ dans une station.

Ce trafic est-il rentable ?
Oui, puisque le carburant ne me coûte rien. Les principales dépenses sont les bidons, le matériel et les déplacements. Le reste constitue presque entièrement du bénéfice.

Combien gagnez-vous chaque semaine ?
En moyenne, je gagne environ 500€ par semaine, soit près de 2 000€ par mois. Je pourrais gagner davantage si j’y consacrais plus de temps, mais j’ai un emploi à côté. Je ne peux pas passer mes journées et mes nuits à voler du carburant. Pour moi, cela reste un complément de revenus très rentable.


LA PARADE DES ROUTIERS CONTRE LE VOL

Les camions sont une cible privilégiée des voleurs. Différents moyens contre le vol existent : des bouchons antivol, des systèmes anti-siphon, des tôles de protection ou des détecteurs électroniques sur la jauge de carburant. Malgré cela, certains camions ne verrouillent pas leur trappe à carburant, préférant se faire voler plutôt que de se faire casser leur réservoir, ce qui immobilise leur camion et s’avère au final plus coûteux…

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