Une immersion parmi les espions, les services de renseignement britanniques exposent leurs succès et leurs échecs
Une immersion parmi les espions… Les services de renseignement britanniques exposent leurs succès et leurs échecs

Le lecteur pourrait croire que cet article est publié dans la mauvaise section. Il est probable qu’un lecteur arabe n’éprouve pas une grande sérénité à l’idée d’arpenter un univers rempli d’agents des services de sécurité. Un Syrien pensera sans doute à la sinistre branche de Palestine du régime précédent. Un Irakien frissonnera à l’évocation des salles de torture dans les geôles des renseignements de Saddam Hussein. Un Libyen, lui, se souviendra de la prison d’Abou Salim ou du Tribunal du peuple sous le règne du colonel Kadhafi. Ce qui est vrai pour la Syrie, l’Irak et la Libye l’est malheureusement pour de nombreux pays arabes.

Ainsi, si les espions des services de renseignement vous inspirent la peur, alors cet article n’est probablement pas pour vous.

Cette introduction sert à présenter une exposition organisée par les services de sécurité britanniques (MI5), qui met en avant certains de leurs exploits, tout en reconnaissant certaines de leurs erreurs. Le visiteur y découvre les plus célèbres espions du Royaume-Uni et leurs opérations depuis la création des services de renseignement britanniques au début du XXᵉ siècle. L’exposition inclut également plusieurs dispositifs technologiques utilisés à l’époque, aujourd’hui relégués au rang de pièces de musée, tant l’évolution technologique a été fulgurante.

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L’exposition, qui se tient dans une aile des Archives nationales à Kew, dans la banlieue sud-ouest de Londres, retrace les origines du MI5, né dans un climat de peur généralisée à l’idée que l’Allemagne préparait une invasion du Royaume-Uni. L’Allemagne avait en effet déployé un large réseau d’espions pour recueillir des informations en vue de cette invasion. En réponse, en 1909, le gouvernement britannique créa le «  bureau des services secrets  », premier du genre dans le pays, chargé de contrer les espions étrangers. Ce bureau débuta avec seulement deux agents  : le capitaine Vernon Kell de l’armée et le commandant Mansfield Cumming de la marine. Très vite, leurs rôles se scindèrent  : Kell fonda le service de contre-espionnage intérieur (MI5), tandis que Cumming créa le service de renseignement extérieur (MI6).

Peut-être que la peur d’un réseau d’espionnage allemand était exagérée, mais la Première Guerre mondiale prouva que l’inquiétude était fondée. Le 4 août 1914, la Grande-Bretagne déclara la guerre à l’Allemagne. Le lendemain, elle affirmait avoir démantelé les réseaux d’espionnage allemands. 21 espions allemands présumés furent immédiatement arrêtés, et 11 furent exécutés pendant la guerre. Dès 1915, les Allemands durent réduire leurs activités d’espionnage au Royaume-Uni, faute de réseau. Une victoire que le MI5 ne manque pas de souligner dans l’exposition.

Après la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, les espions allemands revinrent à la charge au début de la Seconde Guerre mondiale. Une des sections de l’exposition décrit la campagne d’espionnage nazie de 1940, visant à préparer une invasion. Des agents allemands arrivèrent par sous-marins ou parachutés, souvent mal entraînés, ne parlant pas anglais. Tous furent arrêtés. Détenus dans le «  camp 020  » à Ham Common, dans la banlieue de Londres, les agents allemands furent soumis à des interrogatoires pour tenter d’en faire des «  agents doubles  ». Le MI5 y réussit avec certains, et se vante que 120 de ces agents doubles ont contribué à la victoire contre l’Allemagne.

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Entre 1940 et 1946, 19 espions furent jugés pour trahison et exécutés. Parmi eux, Yusuf Yaacoub, parachuté mais blessé à l’atterrissage, affirma être venu pour observer la météo. Cela ne l’empêcha pas d’être exécuté à la tour de Londres — le dernier homme à y subir la peine capitale.

Le MI5 ne détaille pas les méthodes utilisées pour obtenir des aveux, mais consacre une section à l’officier Robin Stephens, surnommé «  l’homme au monocle  », qui dirigeait le camp d’interrogatoire de Ham Common. Bien que décrit comme dur et instable, il est précisé qu’il interdisait les violences physiques, autorisant seulement la pression psychologique. Une approche qui pourrait sembler presque angélique face aux pratiques de torture dans certains pays arabes, comme l’ont révélé les horreurs du tristement célèbre prisonnier syrien de Saydnaya.

L’exposition présente aussi de vieilles caméras, des dispositifs d’écoute et des archives issues du travail de surveillance. Le MI5 reconnaît que les femmes n’ont été intégrées dans les équipes d’écoute qu’à partir des années 1950, et pour un maximum de cinq ans. Leur rôle était souvent limité à remplacer des agents masculins absents.

Succès et échecs

Parmi les succès mis en avant  : Oleg Gordievsky, agent du KGB recruté par les Britanniques en 1974. En 1985, il réussit à s’échapper de Moscou grâce à une opération menée par les services britanniques, malgré les soupçons du KGB. L’exposition montre comment la Première ministre Margaret Thatcher fut informée de cette opération qui permit d’obtenir des renseignements précieux sur les activités du KGB.

Mais tout n’a pas été rose. Le MI5 reconnaît ses failles, comme celle de Klaus Fuchs, espion atomique qui transmit des secrets du projet Manhattan aux Soviétiques pendant la guerre. Bien qu’il ait passé trois fois les tests de sécurité, il ne fut découvert qu’après avoir causé des dommages irréparables à la coopération entre les services britanniques et américains.

L’exposition revient également sur les tristement célèbres «  espions de Cambridge  » — Harold (Kim) Philby, Guy Burgess, Donald Maclean et John Cairncross — tous formés à l’université de Cambridge et recrutés par les Soviétiques dans les années 1930. Une autre infiltration soviétique évoquée  : celle du «  réseau de Portland  » dans les années 1960, constitué de fonctionnaires britanniques transmettant des informations sur les sous-marins à l’URSS. Cette cellule fut démantelée grâce à une alerte de la CIA, après qu’un agent polonais eut dénoncé le réseau.

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La guerre contre le terrorisme

L’exposition ne s’arrête pas à l’histoire ancienne. Une section est dédiée à la lutte contre Al-Qaïda, notamment «  l’opération Overt  » de 2006, la plus vaste opération antiterroriste de l’histoire du MI5, qui permit de déjouer un complot visant à faire exploser sept avions partant de Londres vers les États-Unis. On y découvre des modèles de liquides explosifs dissimulés dans des bouteilles de boissons.

Le meurtre d’Alexandre Litvinenko est aussi évoqué  : l’ex-agent du FSB, empoisonné au polonium 210 par deux agents russes à Londres en novembre 2006. Litvinenko collaborait avec les services britanniques et buvait une tasse de thé dans un hôtel londonien lorsqu’il fut empoisonné.

L’exposition est ouverte gratuitement au public jusqu’au 28 septembre prochain.

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