Le tribunal correctionnel de Bobigny a ouvert un procès d’envergure concernant l’emploi illégal d’ouvriers étrangers sur le chantier du village olympique de Paris 2024 : 24 personnes et trois sociétés de BTP sont poursuivies pour avoir organisé un réseau d’exploitation de travailleurs sans-papiers. L’affaire, qualifiée de travail dissimulé en bande organisée, doit se dérouler jusqu’au 20 février et dévoile les pratiques opaques qui persistent dans certains grands chantiers d’Île-de-France.
Des ouvriers contraints à la clandestinité
Parmi les témoignages recueillis figure celui de Tidiane, un ouvrier malien dont le prénom a été modifié pour préserver son anonymat. Il raconte avoir été obligé de se cacher sous les étages d’un immeuble pendant plus d’une heure, sur ordre de son chef, pour échapper à un contrôle de l’inspection du travail. Ce contrôle, effectué le 25 mars 2022 sur le chantier situé entre Saint-Denis et Saint-Ouen, avait révélé l’ampleur du recours à une main-d’œuvre irrégulière sur le site.
Le supérieur hiérarchique de Tidiane connaissait sa situation administrative irrégulière et avait proposé que l’ouvrier travaille sous l’identité de son frère, détenteur d’un titre de séjour valide, qui avait depuis quitté la France. Ces pratiques ont été révélées au cours de l’enquête, exposant un système organisé et minutieusement dissimulé.
Un réseau complexe de sous-traitance
L’investigation a identifié un réseau sophistiqué de sociétés, souvent éphémères, utilisées pour masquer le recours au travail illégal. Au cœur de ce système se trouve Mehmet B., considéré comme l’intermédiaire central, coordonnant les sous-traitants et supervisant les opérations via des gérants de façade. Certains de ces gérants ne maîtrisent ni la langue française ni la lecture, illustrant le caractère volontairement opaque de ce montage.
Des centaines d’ouvriers ont été rémunérés de manière interchangeable par différentes entreprises, sans jamais recevoir de contrat de travail ni de fiche de paie. Ces conditions ont perduré pendant plusieurs mois, révélant l’ampleur du manquement aux obligations légales dans ce secteur du BTP.
GCC dans le viseur de la justice
Parmi les sociétés mises en cause figure GCC, chargée de la construction de six bâtiments du village olympique. La justice reproche à cette grande entreprise d’avoir manqué de vigilance dans le suivi de ses sous-traitants. Trois cadres de l’entreprise, dont un directeur d’agence et un chef de chantier, sont poursuivis pour leur rôle présumé dans ce dispositif de travail dissimulé.
La majorité des autres prévenus sont liés par des relations familiales ou régionales, la plupart venant de la même province ou du même village en Turquie. Cette organisation locale a contribué à la solidité et à la continuité du réseau, mais aussi à la difficulté pour les autorités de détecter ces pratiques avant les contrôles.
Un préjudice financier considérable
L’Urssaf estime que le préjudice financier généré par ce système dépasse 8 millions d’euros, incluant les cotisations sociales non versées et le détournement des obligations légales liées à l’emploi. Ces chiffres illustrent le coût économique et social des pratiques de sous-traitance illégale sur les grands chantiers.
Des ouvriers protégés mais craintifs
Certains ouvriers, aidés par des syndicats, ont pu régulariser leur situation migratoire et témoigner devant la justice. Toutefois, plusieurs plaignants ont choisi de ne pas assister aux audiences, craignant des représailles de la part des employeurs ou des intermédiaires impliqués dans le réseau.
Les chefs d’accusation incluent emploi de travailleurs étrangers sans autorisation, blanchiment, abus de biens sociaux et travail dissimulé en bande organisée. Ce procès, qui se poursuivra jusqu’au 20 février, est suivi de près par les acteurs du BTP et les autorités, et pourrait avoir des répercussions sur la manière dont les grandes entreprises gèrent leurs sous-traitants sur des chantiers d’envergure nationale.