Londres fait face à une tempête politique et judiciaire après la levée d’une superinjonction qui révélait l’existence d’un programme secret de relocalisation de milliers d’Afghans au Royaume-Uni. Cette opération, tenue confidentielle pendant plus de deux ans, a été déclenchée à la suite d’une grave fuite de données au sein du ministère britannique de la Défense, exposant des collaborateurs afghans de l’armée britannique à de potentielles représailles des talibans.
L’incident, survenu début 2022, est considéré comme l’une des pires atteintes à la sécurité de l’histoire moderne du pays. Une feuille de calcul contenant des informations sensibles — noms, coordonnées et détails personnels d’anciens interprètes, agents de liaison et leurs familles — a été envoyée par erreur à une adresse extérieure. L’année suivante, certaines de ces données ont refait surface sur Facebook, alimentant des craintes réelles de représailles violentes en Afghanistan.
En réaction, le gouvernement conservateur en place à l’époque a discrètement lancé un vaste plan de relocalisation, avec pour objectif d’exfiltrer les personnes identifiées et de les accueillir au Royaume-Uni. Coût estimé de l’opération : près de 2 milliards de livres sterling (environ 2,7 milliards de dollars). À ce jour, environ 4 500 personnes ont été réinstallées ou sont en cours de transfert, selon le ministre de la Défense actuel, John Healey, qui s’est excusé publiquement devant le Parlement pour ce qu’il a qualifié de « grave incident informatique ».
« Cela ne serait jamais dû se produire. Ce drame, bien qu’antérieur à notre mandat, appelle toute notre responsabilité. Je présente mes excuses les plus sincères à ceux dont la sécurité a été compromise », a déclaré Healey devant les députés. Il a toutefois précisé qu’aucun autre Afghan ne bénéficierait de l’asile dans le cadre de ce programme, citant une enquête gouvernementale qui aurait conclu à une menace de représailles « limitée » de la part des talibans.
La levée de la superinjonction, prononcée par un tribunal mardi, permet désormais aux médias de rapporter publiquement cette affaire. Jusqu’à présent, tout reportage en ce sens était interdit afin, selon les autorités, de ne pas mettre davantage en danger les personnes concernées. Cette mesure exceptionnelle avait été demandée par le ministère de la Défense, invoquant un risque d’exécution ou de violences graves en cas de divulgation.
L’affaire intervient dans un climat politique tendu au Royaume-Uni, alors que les finances publiques sont sous pression et que le parti d’extrême droite anti-immigration Reform UK caracole en tête des sondages. Le gouvernement de centre-gauche du Premier ministre Keir Starmer, élu récemment, a promis de faire toute la lumière sur cette affaire en ordonnant une enquête complète sur la fuite, l’injonction judiciaire et le dispositif de relocalisation.
Sur le plan juridique, le gouvernement pourrait désormais faire face à une série de plaintes de la part des Afghans affectés. Selon l’avocat Sean Humber, qui représente plusieurs victimes d’incidents similaires, les plaignants ont « de solides revendications pour des indemnisations substantielles », au titre du préjudice moral et des risques encourus.
Cet épisode, héritage du retrait chaotique d’Afghanistan en 2021, ravive le débat sur la gestion des alliés locaux par les puissances occidentales, et sur la responsabilité des gouvernements envers ceux qui ont risqué leur vie aux côtés de leurs forces armées.