Alors que les Algériens jeûnent, prient et se réunissent pour le mois sacré du Ramadan, une inquiétude s’impose dans de nombreux foyers : comment financer les repas de fête cette année ? Au-delà de sa portée spirituelle pour des milliards de musulmans, le Ramadan rime traditionnellement avec des tables généreusement garnies au moment de la rupture du jeûne. Mais pour beaucoup, ces festins sont devenus inaccessibles.
Malgré les richesses gazières et pétrolières du pays, le pouvoir d’achat s’est érodé ces dernières années, faisant basculer davantage de ménages sous le seuil de pauvreté. Les prix alimentaires ont fortement augmenté et des tensions éclatent parfois sur les marchés. À Alger, au marché Clauzel, les étals débordent de fruits et légumes présentés avec soin, mais les prix grimpent à l’approche du Ramadan. Une cliente se plaignait récemment du prix des oignons, passés en deux jours de 45 à 100 dinars le kilo. Les carottes s’affichent à 150 dinars, les poivrons à 200 dinars et les haricots verts à 550 dinars. Beaucoup repartent les paniers vides.
« Dans les années 1970, nous ne gagnions pas beaucoup, mais nous pouvions faire des provisions pour le Ramadan et acheter de la viande fraîche, des fruits et des légumes », confie Ahmed Messai, retraité des chemins de fer. Aujourd’hui, même le mouton des Hauts Plateaux, réputé pour sa qualité, ou le jeune bétail des montagnes kabyles sont devenus hors de portée, y compris pour les classes moyennes.
Face à la colère sociale, les autorités ont promis des mesures. Lors d’un Conseil des ministres consacré à l’approvisionnement du Ramadan, le président Abdelmadjid Tebboune a assuré que « toutes les conditions doivent être réunies pour permettre aux citoyens de passer le mois sacré en toute sérénité ». Le gouvernement a annoncé l’importation de 144 000 moutons et 46 000 bovins afin de rendre la viande plus accessible. Il a également promis une hausse du salaire minimum de 20 000 à 24 000 dinars, une augmentation des pensions de retraite de 5 à 10 % et un relèvement des allocations chômage pour les diplômés universitaires.
Malgré ces engagements, la solidarité de la société civile demeure essentielle. De nombreux restaurateurs transforment leurs établissements en « restaurants de la miséricorde », servant gratuitement des repas. Le Croissant-Rouge algérien organise l’une des plus importantes opérations à Alger, où jusqu’à 800 repas sont distribués chaque jour sous une grande tente. Autrefois fréquentés surtout par des célibataires ou des personnes sans logement, ces lieux accueillent désormais des familles entières.
Avec un salaire moyen de 42 800 dinars environ 330 dollars au taux officiel, et moins de 235 dollars sur le marché informel beaucoup peinent à suivre la hausse des prix. « La classe moyenne, autrefois fierté de l’Algérie, est aujourd’hui décimée par la crise », a reconnu le président Tebboune. Pour certains observateurs, comme le professeur Redouane Boudjema, ces aides visent aussi à préserver la « paix sociale » dans un contexte de restrictions des libertés civiles et syndicales. Derrière les tables du Ramadan, c’est ainsi l’équilibre économique et social du pays qui se joue.