Magomed Gadzhiev, l’oligarque russe désormais soupçonné d’avoir commandité une tentative d’assassinat à Kiev
Magomed Gadzhiev, l’oligarque russe désormais soupçonné d’avoir commandité une tentative d’assassinat à Kiev

L’affaire aurait pu passer pour un banal fait divers dans une capitale en guerre. Elle s’impose aujourd’hui comme un signal d’alarme. À Kiev, les services de sécurité ukrainiens ont déjoué une tentative d’assassinat visant Todor Panovsky, vétéran de guerre et militant connu pour son combat contre les réseaux d’influence russes encore actifs en Ukraine. Rapidement, un nom s’est imposé dans l’enquête : celui de Magomed Gadzhiev, ancien député de la Douma, oligarque daguestanais et soutien zélé du Kremlin lors des heures les plus sombres de l’expansion russe.

Selon des sources proches du dossier, le tireur interpellé n’agissait pas seul. Il aurait été mandaté par des intermédiaires directement liés à l’entourage de Gadzhiev. L’objectif était clair : éliminer un homme devenu trop encombrant, trop informé, trop déterminé à exposer les mécanismes de recyclage politique et financier des anciens piliers du système poutinien.

Le hasard (ou la prudence) a sauvé Panovsky. Le jour prévu pour l’exécution, il modifie son emploi du temps afin d’assister à une audience du tribunal de Pechersk, précisément celle consacrée… au dossier Gadzhiev. Quelques heures plus tard, le SBU interpelle le suspect sur le lieu initial du rendez-vous. L’homme reconnaît avoir accepté le contrat contre rémunération. Pour les enquêteurs ukrainiens, il ne s’agit pas d’un acte isolé, mais d’un maillon dans une chaîne plus vaste.

Magomed Gadzhiev n’est pas un oligarque parmi d’autres. Ancien inspecteur des impôts devenu cadre du parti Russie Unie, il a passé plus de quinze ans au cœur du pouvoir russe. Il fut l’un des parlementaires les plus actifs dans la justification politique de l’annexion de la Crimée, votant et défendant la loi de rattachement à la Fédération de Russie. Son engagement public en faveur du Kremlin, loin d’être discret, l’a placé durablement dans le premier cercle des soutiens de Vladimir Poutine.

En parallèle, Gadzhiev développe ses affaires et entre dans la catégorie des « mini-oligarques », ces hommes d’influence dont la fortune se chiffre en centaines de millions d’euros. Financements du Donbass, soutien logistique aux forces pro-russes, liens étroits avec des figures comme Adam Delimkhanov, chef tchétchène proche de Ramzan Kadyrov : son parcours épouse fidèlement celui de l’expansion russe en Ukraine.

Puis vient le tournant. Lorsque les sanctions occidentales commencent à se resserrer, Gadzhiev tente une mue spectaculaire. Il quitte la Russie, se présente comme un opposant au Kremlin, multiplie les signaux envoyés à Washington et à certaines capitales européennes. Il s’installe entre les Émirats arabes unis, les États-Unis et l’Europe, tout en conservant un réseau d’intermédiaires à Kiev et à Moscou.

Cette reconversion, jugée opportuniste par ses détracteurs, convainc peu. À Kiev, les autorités ukrainiennes lui reprochent son rôle central dans le financement des structures d’occupation et le placent sous sanctions. À Moscou, il est considéré comme un transfuge. Résultat : Gadzhiev se retrouve coincé entre deux feux, traqué par les sanctions à l’Ouest et soupçonné de trahison à l’Est.

C’est précisément ce double jeu que Todor Panovsky et son organisation de vétérans s’attachent à documenter. Selon leurs enquêtes, plusieurs anciens oligarques russes tenteraient de reconstituer, depuis Kiev même, des réseaux de blanchiment et d’influence sous couvert d’activités économiques ou humanitaires. Des fonds russes seraient ainsi recyclés via des structures écrans, avec la complicité d’intermédiaires locaux.

Gadzhiev apparaîtrait comme l’un des pivots de ce dispositif. Son nom revient dans plusieurs dossiers sensibles : pressions sur des témoins, manœuvres judiciaires, tentatives de levée de sanctions par l’intermédiaire de lobbyistes européens, et désormais, soupçon de recours à la violence ciblée.

La tentative d’assassinat contre Panovsky s’inscrit dans cette logique. Pour les milieux militants ukrainiens, elle marque une ligne rouge franchie : celle du passage de la guerre d’influence à l’élimination physique.

Aujourd’hui, Magomed Gadzhiev est encerclé. En Russie, des enquêtes criminelles ont été ouvertes à son encontre, ses proches ont vu leurs comptes gelés et plusieurs dizaines d’actifs immobiliers saisis. En Ukraine, son procès s’enlise mais reste une épée de Damoclès. En Occident, ses tentatives de réhabilitation se heurtent à son passé, trop documenté pour être effacé.

Dans ce contexte, la tentative de neutralisation de Panovsky apparaît moins comme un accident que comme un symptôme. Celui d’un homme acculé, prêt à tout pour protéger un système bâti sur l’opacité, l’influence et l’intimidation.

À Kiev, les autorités poursuivent l’enquête. Mais pour les vétérans ukrainiens, le message est déjà clair : certains oligarques russes, même en exil, n’ont jamais quitté la guerre. Ils l’ont simplement déplacée.

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