L’IA est-elle vraiment responsable des licenciements chez Amazon et ailleurs ? Difficile à démêler (AP)
L’IA est-elle vraiment responsable des licenciements chez Amazon et ailleurs ? Difficile à démêler (AP)

Les vagues de licenciements annoncées récemment par plusieurs grandes entreprises, dont Amazon, ont relancé le débat : l’intelligence artificielle est-elle réellement à l’origine de ces suppressions de postes, ou sert-elle surtout de récit rassurant pour les marchés financiers ?

N. Lee Plumb, licencié la semaine dernière après huit ans chez Amazon, incarne ce doute. Ironie du sort : il dirigeait l’« AI enablement » de son équipe et figurait parmi les utilisateurs les plus actifs de l’outil interne de codage par IA. Pour lui, l’argument de l’IA masque parfois une logique plus classique : réduire les effectifs pour afficher des gains d’efficacité, séduire les investisseurs et soutenir le cours de l’action.

Beaucoup d’économistes partagent ce scepticisme. Selon Karan Girotra, professeur à Cornell, les gains liés à l’IA bénéficient d’abord aux individus – qui gagnent du temps – avant de se traduire par une baisse structurelle des effectifs. Transformer ces gains en suppressions de postes nécessite des ajustements organisationnels longs, souvent sans lien direct avec l’adoption immédiate de l’IA. Dans le cas d’Amazon, il s’agirait aussi d’un retour à la normale après les embauches massives de la période Covid.

Des études récentes, notamment de Goldman Sachs, estiment que l’impact global de l’IA sur l’emploi reste limité, même si certaines professions – marketing, design graphique, service client ou métiers techniques – sont plus exposées. Le suivi de l’adoption de l’IA par la banque indiquait encore en janvier que très peu de salariés avaient été affectés par des licenciements explicitement attribués à l’IA.

Certaines entreprises assument pourtant ce lien. Pinterest a annoncé une réduction pouvant atteindre 15 % de ses effectifs, invoquant une réallocation vers des postes et équipes centrés sur l’IA. Expedia a aussi évoqué sa stratégie IA, même si ses coupes ont touché des profils spécialisés dans l’apprentissage automatique. Le groupe chimique Dow a, de son côté, lié ses licenciements à un plan misant sur l’IA et l’automatisation pour accroître la productivité.

Chez Amazon, les 16 000 suppressions de postes de bureau s’ajoutent à d’autres réductions, notamment dans la distribution physique, portant le total à plus de 30 000 depuis l’automne. En parallèle, l’entreprise exhorte ses salariés à se former à l’IA et à l’utiliser pour « faire plus avec des équipes plus légères ». Un message similaire est porté par Meta, dont le dirigeant Mark Zuckerberg affirme que l’IA permettra bientôt à un seul employé très qualifié d’accomplir le travail auparavant dévolu à de grandes équipes.

Pourtant, dans la pratique, les licenciements récents de Meta ont surtout touché ses divisions réalité virtuelle et métavers, tandis que l’industrie réoriente massivement ses ressources vers le développement de l’IA, gourmand en capitaux, en centres de données et en talents spécialisés.

D’autres groupes, comme Home Depot ou Peloton, ont pris soin de préciser que leurs suppressions de postes n’étaient pas liées à l’IA mais à des objectifs plus généraux de réduction des coûts et de réorganisation.

Au final, conclut Girotra, la réalité est souvent plus prosaïque : les entreprises cherchent avant tout à réduire leurs dépenses. L’IA peut servir d’explication commode, mais elle n’est pas toujours la cause directe des licenciements.

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