Dans les coulisses de l’arène, le matador Diego Silveti accomplit toujours le même rituel : un autel, une prière, et le dépôt symbolique de son alliance. Chaque fois qu’il entre dans l’arène, il le fait, dit-il, en tant qu’homme consacré à une vocation transmise de génération en génération. « Je m’engage à être ce pour quoi je suis né : torero », affirme-t-il.
Cette ferveur rituelle est aujourd’hui mise à mal. Fin avril, Silveti s’est produit à Aguascalientes, bastion de la tauromachie où cette pratique est encore célébrée comme un patrimoine culturel. Mais quelques semaines plus tôt, la capitale Mexico interdisait officiellement les corridas impliquant blessures et mise à mort du taureau, rejoignant une demi-douzaine d’autres États mexicains ayant adopté des restrictions similaires. Si les matadors peuvent toujours se produire, il leur est désormais interdit de transpercer l’animal avec des épées ou banderilles, mesures saluées par les défenseurs des droits des animaux mais jugées inacceptables par les aficionados.
Pour Silveti et d’autres partisans de la tauromachie, cette interdiction revient à en dénaturer l’essence même. « Ce qu’ils proposent va à l’encontre des rituels qui en font un art », estime le matador, héritier d’une lignée prestigieuse de toreros mexicains. « C’est une interdiction déguisée. » Son père, surnommé « le roi David », était l’un des toreros les plus célèbres du pays. Depuis son décès en 2003, Silveti perpétue cette tradition familiale avec fierté.
Les origines de la tauromachie au Mexique remontent au XVIe siècle, introduite par les colons espagnols aux côtés du catholicisme. Dans le Yucatán, ces spectacles s’entrelacent avec les rites ancestraux mayas, notamment les sacrifices sanglants offerts aux dieux. « Le sang fertilise la terre », rappelle l’historien Antonio Rivera, soulignant que la corrida y est encore perçue comme un acte de dévotion et de mémoire collective. Le Yucatán célèbre environ 2 000 événements taurins par an, et la région a inscrit la tauromachie au patrimoine culturel en 2021.
Au-delà du spectacle, c’est une économie que menacent les restrictions. Selon l’organisation Tauromaquia Mexicana, plus de 20 000 emplois dépendent directement de cette tradition, des éleveurs aux vendeurs ambulants. Manuel Sescosse, propriétaire d’un ranch, élève ses taureaux comme des êtres d’exception, sélectionnés dès leur naissance pour leur bravoure et leur noblesse. « Ils doivent incarner une forme d’élégance sauvage qui émeut profondément le public », dit-il.
Certains voient dans la corrida une forme d’hommage à la vie et à la mort, un rite où l’humain affronte la nature dans sa forme la plus brute. « Nous célébrons la mort avec respect », explique Daniel Salinas, spectateur assidu. À Aguascalientes, après une prestation émouvante, Silveti a caressé son taureau mourant, lui fermant les yeux avec délicatesse.
Il arrive même que l’animal soit gracié. Ce fut le cas de Centinela, un taureau noir de 500 kg dont les mouvements gracieux ont ému la foule au point de provoquer sa libération. Désormais épargné, il retournera au ranch et deviendra géniteur d’une nouvelle lignée vénérée.
Pour les passionnés, la tauromachie n’est pas qu’un art ou un spectacle. C’est un lien vivant avec l’histoire, la famille et le sacré. Mais à mesure que les interdictions se multiplient, beaucoup redoutent de voir disparaître un pilier de leur identité. « C’est plus qu’une tradition », conclut Silveti. « C’est une manière d’être au monde. »