Interview avec Laurent Avezou, lauréat du Prix Hugues Capet pour son ouvrage sur Sully
Laurent Avezou

Le 1er avril dernier à paris, Laurent Avezou, historien spécialiste des figures de l’Ancien Régime et des mythes historiques, a reçu le Prix Hugues Capet pour son livre Sully, bâtisseur de la France moderne. Le Prix Hugues Capet, deuxième prix littéraire en France en termes de dotations et dédié à la transmission de l’histoire de France, a été relancé par le prince Charles-Philippe d’Orléans et son épouse, la princesse Naomi d’Orléans, qui dirigent désormais cette distinction littéraire prestigieuse. Récompensé pour son travail sur Maximilien de Béthune, duc de Sully, Laurent Avezou nous parle de ce personnage important, parfois sous-estimé dans les livres d’Histoire, mais qui a grandement contribué à la modernisation de la France aux côtés du roi Henri IV, dont il fut au service pendant plusieurs décennies jusqu’à son assassinat…

Jérôme Goulon : Vous avez remporté le Prix Hugues Capet pour votre livre sur Sully. Qu’est-ce que ce prix représente pour vous ?
Laurent Avezou : C’est une belle consécration, à laquelle je ne m’attendais pas particulièrement. Je suis habitué à publier des ouvrages universitaires, à avoir des échanges avec des collègues enseignants ou chercheurs dans des colloques ou travailler pour des revues spécialisées. Mais là, c’est la reconnaissance d’un univers dont je ne suis pas familier, d’un public de curieux et d’amateurs éclairés, à la diffusion intellectuelle bien plus large que mon public habituel.

Parlez-nous justement de ce prix Hugues Capet. C’est un prix dédié à la transmission de l’histoire de France ?
Oui, c’est ça. Ce prix est même plus précisément dédié à la transmission de l’histoire de la France monarchique, puisque le principe est que doivent concourir des biographies de personnages qui sont relatifs à la dynastie capétienne. D’où son nom de prix Hugues Capet. Donc il faut que ce soit la biographie d’un roi ou d’une reine de France. Ça peut être aussi celle d’un parent du roi, d’une de ses maîtresses, puisqu’il y en avait beaucoup, bien sûr. Ou, en dernier lieu, d’un ministre d’un roi de France. C’est pour ça que j’ai été surpris de ma réussite,  puisque mon personnage se place dans ce dernier cas de figure.

Durant votre discours de remerciements, vous avez souligné votre amusement de recevoir un prix des descendants des rois de France pour un ouvrage consacré à un ministre d’Henri IV…
Tout à fait. C’est comme si la boucle était bouclée, qu’on me tendait une main gigantesque à travers ces 400 ans d’histoire.  Le petit pincement au cœur supplémentaire, c’est que les présidents venaient de changer, le prix n’ayant plus été décerné depuis 10 ans. Donc ça a redoublé le prix du prix, si j’ose dire.

Le prince Charles-Philippe d’Orléans et la princesse Naomi d’Orléans ont relancé ce prix. Vous les connaissiez avant ?
Je connais bien l’histoire de la famille d’Orléans, mais je ne les connaissais pas personnellement. J’ai été sensible à leur investissement, depuis la sélection des œuvres jusqu’à la cérémonie de remise : ils ont donné un vrai coup de jeune au prix en question. Je me retrouvais avec deux coprésidents qui ont mon âge, et ça suscitait, non pas une connivence, mais une certaine familiarité avec leur façon d’approcher l’histoire de France. Ils en font partie intégrante, puisque le prince Charles-Philippe d’Orléans et son épouse portent un nom qui est chargé d’histoire. Mais ils ont en même temps un regard frais sur le travail des historiens. Ils cherchent ce qui est compréhensible et efficace, bien plus que ce qui est étayé par des kilomètres linéaires de documents. J’ai été touché de ce naturel dans leur approche de l’histoire.

Durant votre discours, vous avez également remercié Omar Harfouch, qui est le grand mécène de ce prix, et avec qui vous avez longuement parlé d’histoire…
Oui, c’est exact. J’ai beaucoup apprécié le personnage. Là aussi, c’était une vraie rencontre. Il dégage spontanément la sympathie. J’ai noté qu’il était très attentif à ma conférence et notre échange a montré que ce n’était pas simplement formel. J’ai pu découvrir qu’il avait un rapport affectif à la France et à son histoire plus particulièrement, ce qui n’est pas étonnant, de par ses origines libanaises. J’ai, de mon côté, beaucoup d’appétence pour le Moyen-Orient, où j’ai voyagé à plusieurs reprises.

Est-ce que vous envisagez un jour un ouvrage sur le Moyen-Orient ?
En fait, ce n’est pas à l’ordre du jour, mais c’est une idée avec laquelle je joue depuis longtemps. Ça faisait partie de mes motivations quand je me suis mis à apprendre l’arabe. Je vous parle d’il y a 20 ans, à une époque où je pensais éventuellement bifurquer vers l’histoire du Moyen-Orient. Mais j’étais déjà lancé dans des travaux sur l’histoire de la France de l’Ancien Régime, et je m’y suis finalement installé. Mais je fais aussi de la vulgarisation historique, et si on me propose un jour un projet éditorial relatif à l’histoire du Moyen-Orient, je répondrai certainement présent.

« Sully n’a pas le spectaculaire de Richelieu, devenu populaire grâce à Alexandre Dumas. Mais il gagne à être redécouvert. »

Vous aviez déjà consacré un livre à Sully, qui vous avait valu le prix Madeleine-Lenoir en 2001. Qu’est-ce qui vous a conduit à vous consacrer à Sully, une figure peut-être un peu moins populaire que Richelieu ou Colbert, mais tout aussi, voire plus, influente ?
Sully, je ne n’y aurais pas pensé par moi-même. En fait, j’avais un directeur de thèse à l’École des chartes qui m’a dit qu’il y avait un sujet à faire sur la légende de Sully. Je me demandais pourquoi, et effectivement, en me plongeant dans la question, je me suis aperçu que c’était un personnage très polymorphe, parce qu’il avait été réinventé au fil des siècles. Chaque siècle s’est concocté son Sully. Sauf qu’aujourd’hui, on a tout oublié de ça. Ce n’est pas une pointure de l’histoire de France. C’est un personnage que connaissent encore les anciennes générations qui ont pratiqué des manuels scolaires désormais bien désuets, mais il n’a pas le spectaculaire de Richelieu. Mais justement, il gagne à être redécouvert. C’est un objet qui mérite d’être apprivoisé, parce qu’on découvre qu’il a eu, jadis, beaucoup plus de notoriété qu’a pu en avoir Richelieu à une certaine époque. Par exemple, au XVIIIe siècle, on parle beaucoup plus de Sully que de Richelieu. Henri IV et Sully sont bien plus populaires que Richelieu. Et puis après ça, ça s’est un peu inversé. Alexandre Dumas est passé par là et Richelieu est devenu un personnage du cinéma populaire, ce que jamais Sully n’a réussi à devenir.

Le titre de votre livre parle d’un bâtisseur de la France moderne. En quoi est-ce que Sully peut-il être considéré comme un précurseur de la modernité politique et administrative ?
Déjà, il faut préciser que quand on parle de la modernité de Sully, c’est une modernité qui est relative au Moyen-Âge. C’est-à-dire qu’à son époque, la France vit encore dans une ambiance largement médiévale, à un point tel qu’on a de la peine à l’imaginer. À cette époque, beaucoup de relations publiques sont fondées sur des relations d’homme à homme, sur la parole donnée, la fidélité échangée. Le geste et la parole comptent beaucoup plus que l’écrit. Et le passage à la modernité, c’est le passage à une certaine rationalisation administrative où désormais, les agents de l’État, de la fonction publique, doivent prouver leurs compétences avant de prouver leur fidélité à leur chef. Et Sully et son entourage sont exactement à la croisée des chemins de ces deux époques. Sully naît au milieu du XVIe siècle dans une France qui est encore celle des relations féodales, dans une large mesure, et il meurt plus de 80 ans après, dans une France classique, qui est celle d’une première modernité, celle d’un État où désormais les administrateurs sont des quasi-fonctionnaires…

Alors justement, vous insistez sur la rationalisation de l’État et de l’économie sous Sully, Peut-on parler d’un modèle pré-bureaucratique ?
Oui, à beaucoup d’égards. Rien que Sully lui-même en est l’incarnation, c’est un gratte-papier puissance 10. Ses écrits confirment que c’est un homme de système, un homme qui liste les problèmes, et qui essaie d’y apporter des solutions d’une façon méthodique. Ça le rend d’ailleurs très pénible à la lecture, parce que c’est vraiment un homme de bureau beaucoup plus qu’un homme de lettres, même s’il a la prétention d’être les deux. Il y a un gouffre entre lui et les amateurs qui avaient une vision plus simpliste de la façon de faire un budget, par exemple, et qui l’avaient précédé. Donc oui, incontestablement, il participe à de la bureaucratisation de l’État en France.

« On se souviendra de Sully comme l’un des rares ministres des finances qui a réussi à remettre le budget à flot. »

Quel rôle a-t-il vraiment joué sous le règne d’Henri IV ?
Sully arrive aux affaires à la fin du XVIe siècle, c’est-à-dire au sortir des guerres de religion. La France a traversé 36 ans de troubles civils d’une dureté incroyable, et tout est à reconstruire. Et en particulier, les finances : c’est ce qui intéresse le roi avant toute chose. Le budget de l’État est à rééquilibrer, parce qu’il est monstrueusement déficitaire. Et Sully, c’est un bureaucrate, pas un idéologue : Henri IV a pu s’apercevoir qu’il apportait des solutions pratiques à des problèmes immédiats. Notamment, il a trouvé de l’argent frais en faisant une tournée dans les bureaux des agents royaux, localement, et c’est tout ce que le roi demandait parce que c’était un panier percé. Henri IV doit racheter la fidélité de nombreux chefs adverses à sa position, qui veulent bien se rallier à lui, mais moyennant finances. Donc, Sully est avant tout chargé de trouver de l’argent frais, mais il va faire mieux. Il va réussir à rembourser une bonne partie de la dette publique de l’État – la France avait emprunté à peu près à toutes les têtes couronnées – et réussir aussi le tour de force pour l’époque de mettre de côté une réserve monétaire de quelques dizaines de millions de livres. C’était une prouesse pour un État qui était perpétuellement déficitaire. Ça, c’est l’essentiel de son actif. On s’en souviendra comme ça, comme un des rares ministres des finances qui a réussi, momentanément, à remettre le budget à flot. Mais il a fait beaucoup d’autres choses.

Quelles ont été les réformes les plus marquantes mises en place par Sully ?
Il a compris que rééquilibrer les finances n’était que la solution immédiate à des problèmes conjoncturels, mais qu’il fallait aussi trouver des solutions aux problèmes structurels. C’est là que sa contribution a été la plus originale pour la modernisation du pays, par exemple dans le domaine des voies de communication. Sully a centralisé la direction des transports et de la gestion des voies publiques. Ce n’est pas un domaine qui fait rêver, mais en même temps, c’est celui sur lequel peut reposer la circulation des marchandises, et donc l’enrichissement du royaume. Il a été le premier ministre des Transports qu’ait connu la France. Sully est aussi un homme de guerre. Henri IV lui a confié la gestion de toute la logistique de l’armée, c’est-à-dire les fortifications et la maîtrise de l’artillerie. On est à une époque où, l’artillerie est devenue l’arme maîtresse des champs de bataille. Sully va édifier une ceinture de fer pour prévenir toute agression nouvelle. Il ne croit pas en la paix éternelle, ce n’est pas un naïf, mais il sait qu’il faut juste être, en cas de conflit, le mieux préparé. Donc il a vraiment fait porter son effort sur la défensive beaucoup plus que sur l’offensive. Ce qui ne l’a pas empêché de mener des guerres chirurgicales pendant le règne d’Henri IV.

Pour revenir un peu sur l’homme, quelles étaient ses principales qualités à la fois politiques et humaines ?
Sully est un homme de méthode, mais pas un homme de système. Il est très méthodique dans son approche des problèmes. Il va d’un point A à un point B et il dénoue chaque nœud de façon progressive. Ce n’est pas un homme de système, dans la mesure où il fuit les constructions doctrinales toutes faites, car elles se prennent toujours le mur de la réalité de plein fouet : c’est ce qu’Henri IV a apprécié en lui à plusieurs reprises. Mais la contrepartie de cette qualité, c’est qu’il travaille toujours au présent et ça peut donner à sa politique l’allure d’une politique à courte vue. Un exemple : il ne croit pas en les vertus de l’expansion maritime de la France. Pourtant, il a contribué à la modernisation de la marine française à une époque où la colonisation du Canada, par exemple, est relancée : c’est du règne d’Henri IV que date la fondation de Québec. Mais Sully n’y est pour rien : il  est très dubitatif sur l’utilité de ce genre d’expéditions maritimes. Il considère que la France est assez riche de ses propres ressources agricoles pour ne pas avoir besoin de courir l’aventure de l’autre côté des mers. Pour l’époque, ça peut être considéré comme un trait de conservatisme. De la même façon, il croit plus dans la protection des agriculteurs que dans les manufactures, comme on désigne, à l’époque, l’activité industrielle. Henri IV est partisan d’une stimulation de l’industrie de la soie, de la fabrique des étoffes de soie en France. C’est l’avant-garde, en son temps, un peu l’équivalent des hydrocarbures, en termes de valeur ajoutée. Sully considère là aussi que c’est céder à une forme d’exotisme et de coquetterie qui n’aura aucune finalité.

Pour revenir à la relation entre Sully et Henri IV, quelle était la nature de la relation entre ces deux hommes ?
C’est une relation d’homme à homme, justement ! Sully a été présenté à Henri IV alors qu’il n’avait que 12 ans et demi. Il a été présenté par son père, qui a dit en substance à celui qui n’était pas encore roi de France, mais seulement roi de Navarre : « Je vous donne mon fils pour que vous lui assuriez votre protection et, en échange, il vous sera d’un dévouement sans faille. » On ne sait pas comment ça a été formulé exactement, mais on peut l’imaginer dans ces termes. Et s’est ainsi instauré un contrat tacite entre les deux hommes, qui n’a été rompu que par la mort d’Henri IV. Sully s’est donné à Henri IV en toute confiance. Et attention ! Ça impliquait réciprocité, et que chacun des services rendus appelle leur récompense de la part de son maître. Il n’est pas le seul à être dans cette situation, mais il faut reconnaître qu’il a tenu l’engagement pendant près de 40 ans.

En quoi Sully a-t-il influencé les décisions d’Henri IV ?
Il a joué un rôle décisif à plusieurs reprises. Sully nous a laissé des mémoires interminables dans lesquelles il veut nous persuader, c’est humain, qu’il a tout fait, et que parmi tous ceux qui conseillaient le roi, c’est lui, Sully, qui avait le plus de clairvoyance. Il exagère, c’est certain, mais il y a quand même des points sur lesquels on peut lui donner raison.

Lesquels ?
Un point essentiel pour vous donner un exemple : Sully est protestant, et il va rester toute sa vie protestant. Mais il va pousser son roi à se convertir au catholicisme, parce que c’est un réaliste. Il a compris qu’Henri IV ne serait jamais pleinement roi de France s’il gardait la religion protestante, alors que la France est catholique à 90%. Donc, c’est un des signes de son réalisme. On sait d’ailleurs que plusieurs de ses coreligionnaires ne lui ont pas pardonné ce qu’ils considéraient comme une trahison à leur confession. Mais force est de constater qu’il avait raison, et qu’il était inconcevable, à une époque où la tolérance religieuse n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui, qu’un roi protestant aille à contre-courant de la majorité nationale. On voit donc que les deux hommes étaient très proches.

Et quels étaient les rapports de Sully avec les autres membres du gouvernement et de la cour ?
Exécrables ! On peut le dire, parce que lui-même nous le dit, et c’est corroboré par de nombreux témoignages. De toute évidence, Sully a voulu être le chouchou de son roi, et un chouchou, ça regarde de haut tous les concurrents potentiels : on peut le schématiser comme ça. De notoriété publique, il était d’un rapport très rude avec les autres, surtout avec ses égaux et avec ses inférieurs hiérarchiques. Tout le monde dénonce son arrogance extrême, sa rudesse, son incroyable propension à envoyer bouler ceux qui viennent lui demander un service ou une faveur. Sully s’est fait un devoir de se recouvrir d’une épaisse carapace pour mettre à distance tous les concurrents potentiels.

« La première réaction de Sully à l’assassinat de Henri IV a été l’affolement. »

Comment Sully a-t-il fait pour concilier sa fidélité personnelle à Henri IV et le service de l’État ?
Pour une bonne et simple raison : nous sommes encore à une époque où servir le roi, c’est servir l’État. Sully est peut-être un des bâtisseurs de la France moderne, mais, psychologiquement, il est encore de plain-pied dans la France du Moyen-Âge. Et dans la France du Moyen-Âge, l’État avec un grand E ça ne veut rien dire. C’est une abstraction dont on a oublié le sens depuis l’Empire Romain, qui a peut-être été le dernier État qui ait contrôlé l’espace français. L’État, c’est le service du roi, c’est-à-dire le service d’un particulier. On se doit à son roi beaucoup plus qu’à l’État. Sully va le démontrer, parce qu’à la mort d’Henri IV en 1610, il considère un peu qu’il y a rupture du contrat et qu’il n’est pas tenu à la même fidélité envers les nouveaux gouvernants. De fait, il va avoir des problèmes relationnels avec eux et il va très vite présenter sa démission. Donc, servir l’État pour lui, c’était servir un homme. Et comme cet homme était particulièrement clairvoyant et qu’Henri IV avait une compréhension très instinctive des problèmes imposés à la France, ça a servi la France, du même coup. Mais ce n’était certainement pas le but de Sully.

Comment est-ce que Sully a réagi à l’assassinat de Henri IV par Ravaillac ?
Par l’affolement. Son premier réflexe, quand la nouvelle de l’assassinat parvient jusqu’à lui, c’est d’aller s’enfermer dans sa résidence administrative, c’est-à-dire le palais de l’Arsenal à l’est de Paris, parce qu’il est convaincu qu’il est le prochain sur la liste, maintenant que son maître n’est plus, que tous ceux qu’il a pris de haut vont se liguer contre lui et que littéralement sa vie est en danger. Il prétend même en avoir reçu un avertissement alors qu’il voulait se rendre au Louvre pour pleurer son maître agonisant. Un gentilhomme lui aurait dit « Fuyez loin, rebroussez chemin, parce qu’il en va de votre vie. » Sully, c’est un peu trivial de le dire comme ça, est comme un chien perdu sans son collier, après la mort de Henri IV.

C’est pour ça qu’il a quitté le pouvoir après la mort d’Henri IV ?
Il a tenu quelques mois. Henri IV meurt assassiné le 14 mai 1610, et Sully va présenter sa démission en janvier 1611. Il n’était pas question dans l’immédiat de le renvoyer, mais Sully perçoit immédiatement le changement d’ambiance. La réserve de 10 millions de livres qu’il avait réussi à mettre de côté va s’évaporer en quelques mois parce que la régente Marie Médicis, donc la veuve d’Henri IV, doit acheter la fidélité de tous les grands nobles. La politique d’économie budgétaire qu’avait faite Sully est balayée en l’espace de quelques mois et il le perçoit comme un discrédit envers sa compétence. En janvier 1611, il essaie de tester la régente en lui présentant sa démission. Pas de toutes ses charges, mais de la plus importante, celle de surintendant des finances. Il est persuadé, un petit peu comme ce sera le cas de De Gaulle en 1946, que tout le monde va refuser sa démission, parce qu’il se juge indispensable à la conduite de l’État. Eh bien non. La régente dit OK : « Vous voulez partir ? Partez ! » Et Sully va s’en mordre les doigts.

Sully espérait qu’on le retienne ?
C’est ça, il a démissionné en espérant qu’on le rappellerait. Il avait sous-estimé le ressentiment qu’il avait laissé gonfler autour de lui par ses manières irascibles et impossibles. En fait, tout le monde a été soulagé de le voir partir parce qu’au sens humain du terme, c’était quelqu’un d’ingérable.

Et qu’est-ce qu’il a fait, du coup, le reste de sa vie ?
Sully a mis longtemps à faire son deuil de sa carrière politique. Pendant une bonne douzaine d’années, il espère son retour aux affaires. À plusieurs reprises, il en est question, parce que de nouveau la situation est très troublée. Les guerres de religion reprennent, et puis surtout les nobles se soulèvent. Ils considèrent comme étant leur devoir d’état de montrer leur mauvaise humeur et qu’ils s’estiment mal reconnus par la royauté. Et Sully est parfois de leur côté. Il fricote avec les chefs du parti protestant. Il est même en rébellion pendant quelques mois contre son roi, même s’il ne participe à aucune opération militaire et qu’il n’a pas de sang sur les mains. Il essaie en quelque sorte de revenir par la petite porte, mais ça ne marche pas. La dernière fois qu’il est question de son retour aux affaires, en 1624, ce n’est pas lui qui sort du chapeau. C’est un certain cardinal de Richelieu qui va désormais être Premier ministre pendant près de 20 ans.

J’allais justement vous parler de Richelieu. En quoi est-ce que Sully diffère des ministres comme Colbert ou Richelieu ?
Il en est différent dans la mesure où Henri IV n’a jamais voulu faire de lui le chef de tout le gouvernement. Sully additionne une demi-douzaine de charges ministérielles. Pour autant, ce n’est pas un Premier ministre. C’est une espèce d’homme-orchestre, d’homme à tout faire de la royauté, surtout dans les tâches logistiques et techniques. Mais ce n’est pas un Premier ministre. D’ailleurs, Henri IV n’en a pas,, alors que Richelieu, lui, va bien occuper ce poste auprès de Louis XIII. Premier ministre, à cette époque, ça veut dire beaucoup plus qu’à l’époque actuelle. Un Premier ministre, c’est une sorte d’écran entre le roi et tous les autres sujets. Ça a beaucoup plus d’influence qu’un chef de gouvernement contemporain, puisque le roi délègue la direction de tout l’État à un personnage qu’il a choisi. En compensation, il peut lui retirer cette faveur du jour au lendemain. Un Premier ministre est à la fois tout-puissant et soumis aux caprices du roi. Sully n’a jamais été ça. Finalement, sa position est plus stable que celle de Richelieu. Par contre, il a beaucoup de points communs avec Colbert, qui vient après Richelieu et Mazarin. Colbert sous Louis XIV, c’est un peu comme Sully, un homme-orchestre qui dirige les ministères stratégiques, la marine, les finances, l’économie et le commerce. Mais il n’est pas seul aux commandes. Sully est un précurseur de Colbert, bien plus que de Richelieu et de Mazarin.

Vous en parlez dans votre ouvrage, on a l’impression que Sully a longtemps été oublié. Pourquoi ?
Pour plusieurs raisons. Déjà, répétons-le, il était protestant. Et pour les protestants, à la fin du XVIIe siècle, ça va mal. Alors qu’Henri IV avait établi un système de tolérance avec l’édit de Nantes, qui permettait la coexistence entre catholiques et protestants, son petit-fils Louis XIV veut en finir avec le protestantisme et va donc révoquer l’édit de Nantes. Il y a aussi autre chose, c’est le fait que Sully n’a pas laissé un bon souvenir à la noblesse. C’était surtout quelqu’un qui refusait de lui donner de l’argent. Même s’il a équilibré le budget de l’État, les nobles s’en souvenaient plutôt comme quelqu’un d’une avarice épouvantable, sous prétexte qu’il ne voulait pas prêter aux courtisans. Donc ça a construit une espèce d’anti-légende du personnage qui explique qu’il n’a pas intéressé le grand public pendant les cent ans qui ont suivi sa mort.

Sully, c’était un peu Louis de Funès dans La folie des grandeurs ?
Il a en effet beaucoup de traits, même vestimentaires, que Gérard Oury prête à Louis de Funès dans son film. À une différence près, c’est que Louis de Funès y est dépeint comme un avare qui pratique le détournement de fonds publics et ne pense qu’à son enrichissement personnel. Alors que si Sully a grassement bénéficié de la générosité royale, on n’a jamais pu démontrer de malversations financières dans sa gestion des finances.

« Des années 1870 à 1950, Sully était une des stars des manuels scolaires. »

Est-ce qu’on peut dire que Sully est une figure un peu sous-estimée dans les manuels d’histoire ?
Oui, c’est possible. Mais ça n’a pas toujours été le cas. Des années 1870 à 1950, Sully était une des stars des manuels scolaires, parce qu’on aimait bien mettre en avant que c’était un travailleur acharné et que le travail finit toujours par payer. C’est un message qui était délivré à des enfants de 10-12 ans pour leur servir de modèle. Donc, si on fait un sondage dans les générations précédentes qui sont en train de disparaître, on constate qu’il y subsiste un souvenir beaucoup plus frais de Sully que ça n’est le cas pour les jeunes générations.

Et pourquoi ça a changé après les années 50 ?
Ce qui manque le plus à Sully pour retenir l’attention, c’est ce côté spectaculaire et théâtral qu’on prête à Richelieu et que Alexandre Dumas, en magicien qu’il était, a réussi à lui restituer. Sully est un personnage trop austère, trop bureaucrate, pour susciter une légende romantique.

Pour terminer, si vous deviez résumer l’importance de Sully en quelques mots, et la morale que l’on peut tirer de son œuvre ?
Sully illustre les vertus du travail dans la confrontation avec le réel. C’est un personnage qui s’était imposé une discipline de vie et une régularité qui lui ont permis de durer et de mourir à la tête d’une des premières fortunes de France, lui qui avait commencé avec des revenus relativement modestes, à l’échelle de la noblesse. Je dirais également que Sully est l’illustration que la meilleure manière de servir ses intérêts privés, c’est de les subordonner à l’intérêt collectif. C’est quand même la grande leçon qui ressort de son parcours de vie. Et c’est une règle dont tous les hommes politiques devraient s’inspirer, quelle que soit la famille à laquelle ils appartiennent…

Laurent Avezou Sully
Laurent Avezou, lauréat du prix hugues capet pour son livre ‘sully, bâtisseur de la france moderne’
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