Travail en prison: Hermès, Bulgari, Moët & Chandon, TF1, Canal+, SFR, Renault, Audi, Volkswagen… Ces grandes marques qui profitent des détenus, une main d’œuvre pas chère
Travail en prison: Hermès, Bulgari, Moët & Chandon, TF1, Canal+, SFR, Renault, Audi, Volkswagen… Ces grandes marques qui profitent des détenus, une main d’œuvre pas chère

Ces derniers mois, les prisons françaises sont au cœur de l’actualité. Alors que le nombre de détenus a atteint un niveau record, avec 82 921 prisonniers au 1er avril 2025 pour 65 358 places, les établissements pénitentiaires sont sous tension et ont connu une vague d’attaques sans précédent sur tout le territoire. Un groupe se présentant sous le nom de «DDPF» a revendiqué ces attaques : il affirme défendre les droits des détenus et dénonce les conditions de détention.

L’occasion de soulever un scandale dont les médias parlent peu : le travail carcéral et l’exploitation des détenus. Au cours de ces dernières années, des grandes marques, très connues du grand public et parfois prestigieuses, ont sous-traité certaines tâches aux centres de détention. De nombreux secteurs sont représentés : l’automobile, l’alcool, les parfums, le luxe, la mode ou encore les banques… Pourquoi faire travailler les prisonniers ? Tout simplement parce que cela coûte beaucoup moins cher que des salariés « normaux ». Les sommes versés aux détenus sont en effet très faibles, puisqu’ils ne touchent environ qu’entre 2 et 5 euros par heure.

Les marques préfèrent évidemment que cela ne se sache pas, de peur que cela ternisse leur image. Malgré cela, nous nous sommes procurés des images prises au cours de ces dernières années dans un atelier d’une prison en banlieue parisienne. Entrevue vous emmène dans les coulisses du travail carcéral…

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À gauche de l’image, des cartons du constructeur allemand Volkswagen

L’industrie du luxe dans le milieu carcéral : le cas Hermès

En prison, les détenus effectuent en général de travaux simples, comme le conditionnement, l’assemblage de brochures, le pliage ou le collage d’objets, ainsi que la préparation des emballages de différents produits.

Comme nous le montrent ces images prises en caméra cachée dans une prison de la banlieue parisienne, l’un des groupes ayant fait appel au travail des prisonniers ces dernières années est le géant du luxe Hermès, réputé notamment pour ses fameux carrés en soie. Les détenus ayant travaillé pour l’enseigne assemblent ici des échantillons de parfum ou préparent les boîtes contenant les produits de luxe de la marque.

Alors évidemment, ce ne sont pas les prisonniers qui fabriquent les parfums, les sacs ou les foulards Hermès. Mais le sujet reste tabou. Il est en effet probable que des clients qui ont acheté des produits Hermès ces dernières années n’apprécieraient pas forcément de savoir que certains emballages aient été préparés en prison. Sans parler de l’impact négatif sur l’image de marque, particulièrement sensible dans l’industrie du luxe…

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Les parfums Bulgari

Autre marque de luxe ayant fait appel au travail des prisonniers : l’italien Bulgari, spécialisé dans la mode et le parfum. Pour ce travail, les prisonniers ont été chargés de placer des échantillons de parfum Bulgari Jasmin Noir et Bulgari Man sur plusieurs milliers de supports en carton.

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Le champagne Moët & Chandon et le cognac Martell

Sur une autre séquence prise en caméra cachée, on peut voir des détenus travaillant sur des boîtes en carton pour bouteilles de champagne ou de cognac. Des détenus s’occupent du pliage de boîtes de champagne Moët & Chandon et de Cognac Martell Cordon Bleu. Les cartons arrivent aplatis. Les prisonniers les plient pour leur donner leur forme finale. Un tâche aisée qui peut être faite par n’importe qui et sans qualification. Depuis la réforme de 2022, le barème de la rémunération pour ce genre de tâche est de 2,38 euros brut de l’heure…

10 Moet

11 Cordon Bleus

Les constructeurs automobiles, bons clients des prisons

De nombreux constructeurs automobiles ont déjà fait appel à des travailleurs en prison pour certaines opérations. C’est le cas notamment de Renault, Citroën, Volkswagen, Audi ou Seat, pour ne citer qu’eux, même s’il y en a sans doute d’autres.

Alors évidemment, ce ne sont pas les voitures qui sont fabriquées en prison. Dans le cas de Renault, un exemple de travail confié à des détenus a été de coller une clé de voiture sur un  million  de dépliants publicitaires de la marque. De son côté, Citroën a déjà également fait appel à des prisonniers pour ses fascicules publicitaires. Chaque détenu recevait 1,5 centimes par pièce. Une autre image prise dans un atelier d’une prison de banlieue parisienne nous montre des palettes contenant des tapis de sol de protection du constructeur allemand Volkswagen emballés par des prisonniers. Sur une autre photo, on peut voir des plastiques de protection destinés aux concessionnaires Audi et Seat…

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Canal+, SFR, TF1 et le Crédit Agricole ont également été clients des prisons

Des chaînes de télévision, des banques et des assurances ont elles aussi aux prisonniers. Un détenu a photographié divers produit sur lesquels il a travaillé. On peut ainsi voir une boîte publicitaire du groupe Canal+ et SFR ou des coffrets publicitaires en carton de TF1. Ces derniers sont arrivés à plat et les prisonniers devaient les plier de façon à leur donner une forme. Autre exemple : des dépliants pour les assurances Crédit Agricole, arrivés en vrac. Les détenus ont eu pour mission de les trier et de les ranger dans une pochette…

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17 Ca Tf1

Autres exemples : le papier toilette Lotus, les imprimantes HP, le laboratoire Novartis

Le travail en prison concerne de nombreux secteurs. La preuve avec ces autres exemples : lors de campagnes publicitaires, il est arrivé à Lotus de confier aux détenus le collage d’échantillons de ses produits. Ironie su sort, les prisonniers manquent souvent de papier hygiénique ! Hewlett-Packard, fabricant d’imprimantes, a sous-traité lui aussi la préparation de ses dépliants publicitaires à l’administration pénitentiaire. Enfin, les laboratoires pharmaceutiques Novartis se sont également offerts les services des prisons, pour une brochure du médicament Lucentis notamment. Les détenus ont eu pour mission de trier des documents… Des tâches qui, même après la réforme, ne rapportent aux détenus que 2,38 euros brut de l’heure…

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Travail carcéral : une réforme du gouvernement censée mettre fin à l’exploitation des détenus, mais qui ne change quasiment rien

Sur les 82 921 prisonniers que compte la France, un tiers environ a accès à un emploi carcéral. Le tout dans des conditions précaires. Si ce travail reste facultatif ( les prisonniers qui désirent travailler doivent en faire la demande ), il représente pour les détenus une certaine forme d’évasion. C’est bien là le seul vrai point positif, tant les rémunérations sont faibles, et ce même depuis la réforme de 2022 sur le travail en prison.

Nous avons pu consulter la fiche de paye d’un prisonnier, datant d’avant la réforme. On peut voir sur cet exemple qu’un détenu a été payé 170,16 euros net pour 85 heures de travail, soit 2 euros de l’heure. Autre exemple : le livret de travail d’un détenu, qui recense ses missions, nous apprend qu’il a touché 76,45 euros pour 102 heures de travail, soit 1,33 euros de l’heure. Les travailleurs en prison sont-ils mieux rémunérés depuis la réforme ? Pas vraiment…

Avec la réforme instiguée par Emmanuel Macron et Éric Dupond-Moretti quand il était Garde des Sceaux, un Contrat d’Emploi Pénitentiaire a été instaurée, censé garantir de meilleurs droits aux prisonniers. Mais dans les faits, cela ne change pas grand-chose. Depuis cette réforme, le salaire minimal du travail accompli dans le cadre d’un CSE va de 2,38€ à 5,35€ brut de l’heure, selon qu’il s’agisse d’un poste de tâches simples ne requérant aucune connaissance professionnelle ( le cas le plus fréquent ) ou alors d’une activité de production. Cela représente entre 20 et 45% du SMIC. Pour les tâches basiques, la loi n’a donc quasiment rien changé pour les détenus, qui restent une main d’œuvre docile et bon marché…

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Interview d’un détenu : «Les marques qui emploient des détenus ne veulent surtout pas que ça se sache. Beaucoup de détenus choisis pour travailler sont d’ailleurs d’origine étrangère, car ils parlent peu.»

Nous avons interviewé un prisonnier, qui souhaitait dénoncer l’exploitation des détenus. Pour des raisons évidentes, il a tenu à conserver son anonymat.

Entrevue : Comment les détenus perçoivent le travail en prison ?
Un détenu : En prison, le travail confine à une forme d’évasion. Cela permet de passer le temps. Mais peu de prisonniers ont accès à une activité rémunérée, donc les places sont chères.

Que dénoncez-vous dans ce cas, si vous dites que les places sont chères ?
Le travail en prison est très mal payé. On est exploités. On est payés à peine plus de 2 euros de l’heure…

La réforme de 2022 ne vous a pas permis de gagner plus d’argent ?
Il n’y a pas de grande différence. Avant la réforme, pour un travail basique, j’étais payé 2 euros de l’heure. Aujourd’hui, c’est entre 2,30 et 2,90 euros…

Ce n’est pas payé plus ? Le gouvernement avait annoncé que les détenus seraient rémunérés 45% du SMIC, ce qui fait 5,35 euros de l’heure…
Oui, pour les tâches de production. Mais pour les travaux basiques, on n’est pas du tout payé 45% du SMIC, on ne touche que 20% du SMIC…

Que répondez-vous à ceux qui trouvent que c’est indécent que vous vous plaigniez, et que vous devriez déjà vous estimer heureux d’être payé en prison ?
Si on est en prison, c’est qu’on a fait des bêtises, je suis d’accord.. Mais ce n’est pas une raison pour nous exploiter ! Car évidemment, cela bénéficie à certains…

Qui ça, les entreprises ou les marques ?
Bien sûr ! Ça coûte moins cher à une société de faire travailler des prisonniers que d’embaucher des Chinois.

On voit que certaines grandes marques, y compris dans le luxe, comme Hermès, ont déjà fait appel au travail carcéral, mais le sujet semble déranger. C’est un tabou ?
Employer des prisonniers n’est pas bon pour l’image, surtout dans le luxe ! Un client qui achète un produit Hermès plusieurs milliers d’euros n’apprécierait pas de savoir que l’emballage est préparé en prison. Ça contraste avec l’image de luxe d’Hermès… Donc les marques qui emploient des détenus ne veulent surtout pas que ça se sache. Beaucoup de détenus choisis pour travailler sont d’ailleurs d’origine étrangère, car ils parlent peu.

Si vous êtes exploités, pourquoi travaillez-vous quand même ? Rien ne vous y oblige…
En prison, tout est cher. Pour survivre, il vous faut un minimum de 200 € par mois, pour acheter des produits de première nécessité ou de la nourriture. Donc même si c’est mal payé, c’est mieux que rien, surtout pour les détenus qui n’ont ni famille ni amis pour les aider…

 Les sociétés qui font appel à des prisonniers ne contribuent-elles pas malgré tout, en vous faisant travailler, à améliorer votre quotidien et préparer votre réinsertion ?
Je ne crois pas ! Elles n’en ont rien à faire du social ! On ne leur coûte rien, c’est tout ce qui les intéresse ! Si un jour on instaurait un vrai SMIC en prison, comme pour tout le monde, croyez-moi, ces marques ne feraient plus appel aux détenus…

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