Comme chaque année en juillet et août, des millions de Français décident de passer leurs vacances d’été à la plage. Il faut dire qu’avec son littoral long de 5 500 km ( dont 2 000 km de plages ), ses trois façades maritimes ( Manche, océan Atlantique, mer Méditerranée ) et ses 2 600 plages, la France offre un choix de côtes maritimes d’une beauté, d’une richesse et d’une diversité incomparable qui séduit les touristes du monde entier.
Cependant, bien qu’il soit aujourd’hui entré dans les mœurs, le rituel des vacances à la mer est relativement récent dans l’histoire des Français. Avant l’arrivée des chemins de fer et les avancées sociales telles que les congés payés, en 1936, les plages n’étaient que peu fréquentées ou réservées à une certaine élite. On se rappelle même qu’au 19e siècle, les premières stations balnéaires n’étaient pas considérées comme un lieu de vacances, puisqu’elles étaient prisées avant tout pour les bains de mer et leurs vertus thérapeutiques, la notion de plaisir et de loisir n’étant apparue que secondairement. On soulignera également que si les plages sont aujourd’hui un symbole de vacances, de repos et de liberté, leur histoire est parfois chargée d’événements tragiques, à l’image d’Omaha Beach ou Dunkerque, qui ont vu couler le sang durant la Seconde Guerre mondiale.
Parce qu’il ne faut jamais oublier le passé, surtout quand il est aussi riche et chargé, la rédaction d’Entrevue a choisi cet été de vous replonger dans l’histoire des plages françaises, du Nord de la France à la Côte d’Azur, en passant par la Bretagne, la Normandie, la Vendée ou la Corse. Un voyage aussi beau que passionnant…

DIEPPE, DOYENNE DES STATIONS BALNÉAIRES
La plage de Dieppe (76), située sur la côte nord en Normandie et donnant sur la Manche, est la doyenne des stations balnéaires françaises. Port d’attache de Guy de Maupassant, où nombre des romans de l’écrivain ont pris vie, elle possède une riche histoire, avec des moments de gloire, de drame et de transformation.
Époque médiévale et renaissance
Dieppe apparaît pour la première fois dans les écrits au XIe siècle. Grâce à son port naturel, elle se transforme rapidement en un pôle commercial dynamique. Les bateaux dieppois naviguent sur les océans, et la ville connaît une grande prospérité grâce au commerce de l’ivoire, du poisson et des épices. À cette époque, la plage est avant tout un lieu animé où les pêcheurs déchargent leurs prises et où les marchands échangent leurs biens.
XVIIe et XVIIIe siècles
La prospérité de Dieppe continue de croître aux XVIIe et XVIIIe siècles. La ville devient un centre important pour la construction navale. Mais en 1694, la ville est attaquée et brûlée par la flotte anglaise. La plage et le port doivent être reconstruits.
Le 19e siècle : l’âge d’or de Dieppe
Avant que la Reine Hortense, mère du futur Napoléon III, ne contemple l’horizon depuis son modeste salon de bain en 1812, la plage de Dieppe n’existait pas. À cette époque, l’estran ( partie du littoral périodiquement recouverte par la marée, Ndlr. ) est principalement un lieu de travail pour le peuple. On ne parle pas encore de plage, mais de «la bocquée». C’est avec les premières incursions aristocratiques que la notion de plage commence à se dessiner, marquée par trois étapes : la cérémonie du bain ( la mer est alors considérée pour ses vertus thérapeutiques ), suivie de la récupération physique avec une affusion chaude dans un endroit abrité, et enfin le repos.
À mesure que le front de mer se développe, la ville devient une station balnéaire prisée, la pionnière en France. En 1824, les bains de mer sont à la mode. La plage se transforme alors en un lieu de loisir. Les premiers établissements de bains sont construits, et la ville attire une clientèle aisée, y compris des membres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Dieppe se transforme en lieu de villégiature apprécié par des personnalités comme le pianiste Camille Saint-Saëns ou le compositeur Claude Debussy.
En 1876, le casino de Dieppe ouvre ses portes, consolidant encore plus la réputation de la ville comme station balnéaire chic.
Le raid de Dieppe
Pendant la Première Guerre mondiale, Dieppe subit peu de dégâts, mais la Seconde Guerre mondiale laisse une empreinte indélébile sur la ville et sa plage. En 1942, Dieppe est le théâtre d’un des épisodes les plus tragiques de la guerre : le raid de Dieppe. Dans la nuit du 19 août, 6 000 soldats, dont 5 000 Canadiens et 1 000 Britanniques embarquent à bord de 150 navires en direction de Dieppe. Leur mission : détruire les défenses côtières et certaines infrastructures stratégiques. Le plan : attaquer sous le couvert de l’obscurité.
Malheureusement, l’effet de surprise est compromis lorsqu’un des groupes entre en collision avec un petit convoi allemand. Les Allemands, positionnés stratégiquement sur les falaises, déclenchent des salves de tirs ininterrompues, soutenues par des bombardements aériens. Les Alliés sont pris dans un véritable étau. Les chars Churchill, essentiels à l’opération, s’enlisent pour la plupart et n’avancent pas au-delà de la plage.
Malgré leur courage, les Alliés sont contraints de se rendre quelques heures plus tard. Seuls quelques survivants parviennent à retourner au Royaume-Uni, tandis que 2 000 soldats alliés sont faits prisonniers et 1 200 perdent la vie. En outre, 46 civils meurent également lors de cette attaque.
Le 1er septembre, les soldats canadiens reviennent pour libérer Dieppe sous les acclamations de la population. La 2ème division canadienne, qui a tant souffert lors de ce matin d’août 1942, est la première à entrer dans la ville, prenant symboliquement sa revanche.
Après la guerre, Dieppe doit se reconstruire. La plage et le front de mer subissent des rénovations importantes. Les années 1950 et 1960 voient un retour progressif des touristes. Les bains de mer redeviennent populaires, et les infrastructures touristiques se modernisent. En 1966, le casino est reconstruit, symbolisant la renaissance de la ville comme destination balnéaire.

Dieppe aujourd’hui
De nos jours, la plage de Dieppe est une destination populaire et prisée. La plage de galets, longue de plusieurs kilomètres, est bordée par une promenade où l’on peut admirer les falaises crayeuses typiques de la côte d’Albâtre. Les activités nautiques y sont nombreuses : baignade, voile, kitesurf et pêche en mer. Les événements culturels rythment la vie de la plage tout au long de l’année. Le festival international de cerf-volant, qui se tient tous les deux ans, attire des participants du monde entier.
Les commémorations
Le souvenir du raid de 1942 reste très présent. Un mémorial rend hommage aux soldats canadiens et alliés qui ont participé à l’opération. Chaque année, des commémorations sont organisées. Le château-musée de Dieppe, situé sur une falaise surplombant la plage, offre un aperçu du passé de la ville et de sa plage. Un lourd passé qui permet aujourd’hui de se baigner librement…