WILLIAMSTOWN, Kentucky — Cent ans après le retentissant procès Scopes, censé marquer la défaite culturelle du fondamentalisme biblique, la croyance en une création littérale de la Terre selon la Genèse continue de séduire une part importante des Américains. Loin d’être reléguée aux marges du débat, cette vision du monde prospère, notamment à travers des institutions comme le musée de la Création et le parc à thème Ark Encounter, qui attirent chaque année plus d’1,5 million de visiteurs dans le Kentucky.
Le procès Scopes, tenu en 1925 dans le Tennessee, avait vu le professeur John Scopes condamné pour avoir enseigné la théorie de l’évolution, en violation d’une loi d’État. Si la condamnation fut symbolique, le procès semblait avoir discrédité les défenseurs d’une lecture littérale de la Bible, particulièrement après la piètre performance de l’orateur populiste William Jennings Bryan en tant qu’expert biblique. Mais loin de s’éteindre, le créationnisme a su se réinventer et demeure solidement enraciné dans une frange de la population américaine.
Selon les sondages, entre un sixième et un tiers des adultes américains adhèrent à une forme de créationnisme jeune-Terre — croyance que la Terre n’a que quelques milliers d’années et que Dieu a tout créé en six jours. Le leader de ce mouvement est l’Australien Ken Ham, fondateur de l’organisation Answers in Genesis, à l’origine du musée de la Création (2007) et de l’Ark Encounter (2016). Ces attractions proposent une lecture littérale de la Genèse, allant jusqu’à présenter des enfants côtoyant des dinosaures dans le jardin d’Éden ou démontrant que l’arche de Noé aurait pu loger tous les animaux.
Les principes fondamentaux du créationnisme chrétien affirment que Dieu a créé l’univers en six jours, que le péché originel a entraîné la souffrance et la mort, et qu’un déluge universel — le même que celui de Noé — explique les formations géologiques majeures telles que le Grand Canyon. Ces affirmations, dénoncent les scientifiques, sont dépourvues de fondement empirique et contredisent largement les connaissances établies en biologie et en géologie.
Pour la communauté scientifique, le consensus est sans appel : l’évolution est un fait scientifiquement prouvé, l’âge de la Terre se mesure en milliards d’années, et les processus naturels tels que l’érosion et la tectonique expliquent les paysages actuels. Le National Academy of Sciences rappelle que la méthode créationniste inverse le processus scientifique en partant d’une conclusion dogmatique au lieu d’observer les faits pour construire une théorie.
Sur le plan juridique, les lois visant à interdire l’enseignement de l’évolution ont été tour à tour abrogées ou invalidées par les tribunaux, notamment par la Cour suprême des États-Unis en 1968 et en 1987, ou encore par une décision fédérale en 2005 contre l’enseignement du « dessein intelligent ». Malgré ces revers judiciaires, une frange persistante de la population reste attachée à ces croyances : en 2024, un sondage Gallup indiquait que 37 % des Américains pensent que Dieu a créé les humains dans leur forme actuelle il y a moins de 10 000 ans.
Ces résultats contrastent avec les positions de nombreuses confessions chrétiennes — y compris l’Église catholique — qui acceptent l’évolution, mais ils montrent que le créationnisme demeure une force culturelle puissante dans certains milieux évangéliques conservateurs, souvent appuyée par des écoles et institutions religieuses. Cent ans après le « procès du siècle », la guerre des idées entre science et foi n’est toujours pas tranchée.