Malgré un budget de défense dépassant mille milliards de dollars, les États-Unis accusent un retard préoccupant face à la Chine sur les armements hypersoniques, les drones et les systèmes autonomes. Le représentant démocrate californien Ro Khanna plaide pour une réforme profonde du processus d’acquisition militaire, sous l’impulsion du Congrès.
Le chiffre donne le vertige : les États-Unis consacrent environ trois fois plus que la Chine à leur budget de défense, et pourtant ils se retrouvent distancés dans plusieurs domaines militaires critiques. La marine chinoise devrait aligner 435 navires d’ici 2030, contre 297 pour la marine américaine. Pékin prévoit de produire un million de drones d’attaque à usage unique cette année ; Washington espère en fabriquer environ 300 000 sur plusieurs années. Ce déséquilibre n’est pas une question de moyens financiers, mais de dysfonctionnements structurels dans la façon dont le Pentagone achète ses équipements.
La racine du problème remonte à 1993. Cette année-là, le secrétaire à la Défense Les Aspin et son adjoint William Perry ont réuni les grands patrons de l’industrie de l’armement lors d’un dîner resté dans les mémoires sous le nom de « Last Supper ». Le message transmis ce soir-là : le gouvernement ne s’opposerait pas aux fusions dans le secteur. Résultat, le nombre de grands contractants de défense est passé de 51 à cinq en l’espace de quatre ans, donnant naissance au groupe des « Big Five » : Lockheed Martin, RTX (anciennement Raytheon), Boeing, General Dynamics et Northrop Grumman.
Cette concentration a produit une industrie plus lente, moins innovante et fermée aux nouveaux entrants. Chaque grand programme d’acquisition, du chasseur F-35 au porte-avions de classe Ford, accuse des dépassements budgétaires ou des retards de livraison. En 1989, la quasi-totalité des contractants de défense disposaient d’activités commerciales significatives, ce qui leur permettait de maintenir une main-d’œuvre qualifiée et d’intégrer les innovations civiles. Aujourd’hui, les entreprises sans activité commerciale substantielle représentent plus de 60 % de la valeur des grands programmes du Pentagone. La main-d’œuvre liée à la défense a chuté de trois millions de personnes en 1985 à 1,1 million en 2021.
Le budget fédéral de défense pour l’exercice 2026 illustre les priorités contestées : 24,4 milliards de dollars sont alloués au système de défense antimissile « Golden Dome », voulu par Donald Trump, et 3,3 milliards au programme de missile balistique intercontinental Sentinel, deux programmes que Khanna juge inadaptés aux conflits conventionnels modernes. Le programme Sentinel, dont le coût est désormais estimé à au moins 140,9 milliards de dollars, représente une hausse de 81 % par rapport aux prévisions initiales, et sa capacité opérationnelle initiale ne sera pas atteinte avant le début des années 2030. Pour donner l’échelle de cet effort, Washington dépense chaque année plus du double du coût, ajusté de l’inflation, de l’ensemble du Projet Manhattan pour Sentinel et les autres composantes de son arsenal nucléaire.
Le Congrès porte une responsabilité constitutionnelle directe dans cette situation : l’article I, section 8 de la Constitution lui confie l’autorisation et le contrôle du budget de la défense. Or il a souvent protégé des programmes obsolètes pour des raisons d’emplois locaux. L’avion d’attaque A-10, conçu dans les années 1970, en est l’exemple le plus cité : l’armée de l’air a reconnu dès 2014 qu’il ne pouvait survivre dans l’environnement de combat actuel, mais le Congrès a bloqué sa mise à la retraite pendant plus d’une décennie. Les navires de combat littoral (LCS), dont le coût sur toute leur durée de vie est estimé à 100 milliards de dollars ou plus selon un analyste du Government Accountability Office, ont suivi une trajectoire similaire.
Des pistes de réforme existent pourtant. Le programme de bombardier furtif B-21 offre un modèle alternatif : à partir de 2015, le Pentagone a adopté une architecture ouverte pour ses composants, permettant à de nombreuses entreprises de fournir des pièces sans que le contractant principal, Northrop Grumman, ne conserve le contrôle permanent de la technologie. Ce choix a accéléré le développement et réduit les coûts. Le Congrès a généralisé cette approche à tous les grands programmes de défense à partir de 2019, puis à l’ensemble des acquisitions en 2021.
La Defense Innovation Unit (DIU), organisme du Pentagone chargé d’accélérer l’adoption de nouvelles technologies, constitue une autre réussite partielle. Entre 2016 et 2023, elle a attribué des contrats de développement de prototypes à 450 entreprises différentes, dont 51 % ont débouché sur une production effective. Mais les services militaires hésitent encore souvent à déployer des plateformes développées hors des circuits traditionnels, préférant continuer à financer les systèmes existants.
Khanna préconise plusieurs mesures législatives : des contrats d’approvisionnement pluriannuels pour les véhicules autonomes aériens, de surface et sous-marins, sur le modèle de ce qui a été fait pour 17 types de munitions après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ce qui a permis de doubler la capacité de production de certains missiles entre 2023 et 2026 ; une loi obligeant le Pentagone à évaluer ses capacités de production propres pour identifier les secteurs où l’État doit investir directement ; et une interdiction des rachats d’actions couplée à un plafonnement des rémunérations des dirigeants de contractants sous-performants.
Le département à l’Efficacité gouvernementale (DOGE) de l’administration Trump avait lui aussi identifié le Pentagone comme cible de réformes, mais n’est parvenu qu’à réduire 0,59 % du budget global du ministère, en concentrant ses efforts sur des programmes liés au climat et à la diversité plutôt que sur les dysfonctionnements d’acquisition.
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