« Lumumba était une plaie » : un documentaire décortique un coup d’État sous fond de jazz
Bande-son pour un coup d’État

À travers des images d’archives, des mémoires et une bande-son bouleversante, le réalisateur belge Johan Grimonprez revisite l’assassinat de Patrice Lumumba en exposant les intérêts occultes des grandes puissances. Son documentaire, Bande-son pour un coup d’État, entremêle avec virtuosité récit politique, jazz militant et propagande coloniale.

Un thriller géopolitique rythmé par le jazz

Présenté en janvier 2024 au festival de Sundance, Bande-son pour un coup d’État retrace un épisode charnière de la guerre froide : la chute du Premier ministre congolais Patrice Lumumba, six mois après l’indépendance de la République Démocratique du Congo en juin 1960. Dans ce film-essai au montage nerveux et foisonnant, Johan Grimonprez expose les ingérences de la CIA, du gouvernement belge et des diplomaties occidentales, soucieuses de préserver leur emprise sur les ressources du Congo – notamment son uranium, crucial pour l’armement nucléaire américain.

Parmi les révélations du documentaire, on apprend notamment que William Burden, à la tête du MoMA à New York, était à la fois agent de la CIA, ambassadeur et actionnaire de l’Union minière, fleuron du Katanga privatisé trois jours avant l’indépendance du pays. Grimonprez documente également le double langage de Dwight Eisenhower, qui affirmait défendre l’autodétermination congolaise à l’ONU… tout en commanditant, dans les coulisses, l’empoisonnement de Lumumba.

L’autre force du film est musicale : les voix de John Coltrane, Nina Simone ou encore Max Roach accompagnent le récit. Le jazz, tour à tour arme diplomatique et cri de révolte, devient ici un acteur à part entière. Le saxophoniste Louis Armstrong, par exemple, fut envoyé par le Département d’État comme “ambassadeur culturel” au Congo pour masquer l’opération politique en cours. Selon le documentaire, il menaça ensuite de renoncer à sa citoyenneté en découvrant la manipulation.

Un geste artistique engagé et singulier

Entièrement construit à partir d’archives visuelles, sonores et de citations, le film assume une forme impressionniste et souvent poétique. Les témoignages de figures comme Andrée Blouin, ancienne cheffe du protocole de Lumumba, alternent avec les discours de Nikita Khrouchtchev ou de Malcolm X, dans une fresque à la fois éclatée et rigoureusement articulée. Il faut accepter d’être désorienté dans les premières minutes, mais la construction narrative resserre peu à peu les fils du complot néocolonial.

Récompensé du Prix André Cavens du meilleur film par l’Union de la critique de cinéma belge, Bande-son pour un coup d’État a également été nommé aux Oscars 2025. Il est disponible en ligne sur Arte.tv jusqu’au 29 juin et sera diffusé sur Arte en mai, avant de sortir en salle dans une version augmentée de vingt minutes à l’automne. Un documentaire ambitieux, parfois accablant, mais essentiel pour comprendre comment l’histoire africaine a été confisquée – au rythme envoûtant du jazz.

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