Pourquoi l’Inde entrave-t-elle les exportations du Bangladesh
Pourquoi l’Inde entrave-t-elle les exportations du Bangladesh

Face aux défis économiques croissants auxquels est confronté le Bangladesh, l’Inde a récemment pris une décision inattendue : mettre fin aux facilités permettant à son voisin d’utiliser ses ports et aéroports pour exporter ses marchandises vers les marchés internationaux.

Cette décision est intervenue quelques jours seulement après l’annonce par le président américain Donald Trump d’une hausse des droits de douane sur les importations de plusieurs pays, y compris le Bangladesh, compliquant davantage la situation commerciale du pays.

Le prêt-à-porter constitue l’élément principal des exportations bangladaises. Or, ce secteur dépend fortement des ports et aéroports indiens pour expédier ses produits vers des pays comme le Népal et le Bhoutan – deux États enclavés ne possédant pas d’accès à la mer – l’Inde étant alors l’alliée logistique la plus importante de la région.

Justifications indiennes et crise naissante
Dans une déclaration officielle, le porte-parole du ministère indien des Affaires étrangères, Randhir Jaiswal, a expliqué que les facilités accordées par l’Inde avaient provoqué une forte congestion dans ses aéroports et ports, engendrant des retards logistiques et une augmentation des coûts, ce qui aurait nui aux exportations indiennes et causé l’accumulation de marchandises dans ses infrastructures.

Il a précisé que la décision est entrée en vigueur à compter du 8 avril, démentant les informations selon lesquelles cette mesure s’appliquerait également aux échanges commerciaux entre le Bangladesh et le Népal ou le Bhoutan – ces relations étant explicitement exclues de la nouvelle réglementation.

• De son côté, Mostafizur Rahman, économiste au Centre for Policy Dialogue de Dacca, a souligné que les exportateurs bangladais, notamment dans le secteur de l’habillement, dépendent des aéroports de Calcutta (à l’est de l’Inde) et de Delhi pour acheminer leurs produits vers l’Europe et les États-Unis.
• Il a justifié cette dépendance par deux raisons majeures : la faiblesse des infrastructures logistiques à l’aéroport de Dacca, provoquant des retards chroniques, et le coût d’exportation plus bas depuis l’aéroport de Calcutta.

Faruk Hassan, ancien président de l’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh, a estimé que cette décision représentait une perte pour son pays, mais « pas une perte énorme », précisant que d’autres alternatives existent déjà.

Il a rappelé que le Bangladesh utilise également des ports à Singapour et Colombo (capitale économique du Sri Lanka) pour ses exportations.

Dans une déclaration à Al Jazeera Net, Hassan a expliqué :
« La voie via l’Inde était très utile, surtout après une panne technique majeure des systèmes de contrôle à l’aéroport de Dacca, qui nous a obligés à réorienter nos expéditions vers les ports et aéroports indiens avant leur envoi vers les destinations finales. »

Des motivations politiques en toile de fond ?
Si la décision indienne semble dictée par des considérations économiques, plusieurs médias indiens ont rapporté qu’elle faisait suite à des pressions accrues des exportateurs de vêtements indiens, confrontés à une baisse de leurs ventes ces derniers mois.

À ce sujet, Faruk Hassan a exprimé l’espoir que ces informations soient fausses, déclarant :
« Si cette décision a effectivement été prise pour satisfaire le secteur indien du textile, cela relèverait d’un comportement immoral. »
Et d’ajouter :
« Au lieu d’entraver leurs concurrents, les exportateurs indiens devraient miser sur l’innovation et l’amélioration de la productivité, d’autant plus qu’ils disposent de vastes ressources en matières premières. »

Mais les craintes de Hassan ont été confirmées : les médias indiens ont rapporté les propos de Mithileshwar Thakur, secrétaire général du Conseil de promotion des exportations de vêtements, selon lesquels cette décision répondait aux demandes anciennes des exportateurs locaux, qui s’opposaient à la réexpédition de marchandises bangladaises via les ports indiens.

Cette décision ne survient pas dans un vide diplomatique. Elle coïncide avec des déclarations récentes du chef du gouvernement intérimaire du Bangladesh, Mohammad Yunus, lors d’une visite en Chine, dans lesquelles il affirmait que sept États enclavés du nord-est de l’Inde dépendent du Bangladesh pour accéder à l’océan.
Une remarque que certains ont interprétée comme un avertissement implicite sur les moyens de pression dont dispose Dacca.

Ces propos s’inscrivent dans un contexte de tensions croissantes entre les deux pays depuis l’éviction, en août dernier, de l’ex-Première ministre Sheikh Hasina, à la suite d’un soulèvement populaire mené par des étudiants. Hasina était perçue comme une alliée forte de New Delhi, et son départ semble avoir modifié l’équilibre des relations bilatérales.

Par ailleurs, l’analyste commercial indien Ajay Srivastava a évoqué un autre facteur pouvant expliquer la décision de l’Inde : le projet bangladais de construire une base stratégique près du « corridor de Siliguri » – un étroit passage terrestre de 22 km reliant l’Inde continentale à ses États de l’est –, projet qui bénéficierait du soutien direct de la Chine.

Appels au dialogue et pistes de sortie
Dans ce climat tendu, Faruk Hassan a exhorté son gouvernement à entamer un dialogue diplomatique direct avec l’Inde pour résoudre la question du « transit des marchandises », rappelant que l’Inde exporte vers le Bangladesh bien plus qu’elle n’en importe, et qu’il est donc dans l’intérêt des deux pays de maintenir de bonnes relations commerciales.

« Nous avons demandé à notre gouvernement d’intervenir rapidement pour résoudre cette affaire. Nous ne voulons pas d’obstacles à nos activités, et espérons qu’une solution sera trouvée par la voie diplomatique », a-t-il déclaré.

De son côté, Mostafizur Rahman a souligné l’importance de la négociation avec l’Inde pour restaurer les anciennes facilités, affirmant que toute solution devra passer par des canaux politiques et diplomatiques.

Alors que le Bangladesh attendait une réponse indienne, son gouvernement a annoncé, mardi dernier, une mesure considérée comme une riposte indirecte : la suspension de l’importation de fil indien via les postes frontaliers terrestres, invoquant la protection de l’industrie nationale.

Malgré cette montée des tensions, Mostafizur Rahman a exprimé un certain optimisme : l’ouverture imminente d’un troisième terminal de fret à l’aéroport de Dacca devrait atténuer la crise, en offrant des installations modernes capables d’absorber une plus grande capacité d’exportation.

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