WASHINGTON — Quelques jours à peine après son élection, le pape Léon XIV, alias Robert Prevost, premier souverain pontife originaire des États-Unis, est déjà au cœur d’une véritable effervescence populaire — et profondément américaine. Au-delà des débats théologiques, c’est sa « normalité » supposée, façonnée dans le Midwest, qui fascine et inspire. Et si le pape était, en somme, « l’un des nôtres » ?
Tout a commencé par une fausse vidéo virale évoquant une ancienne « situationship » avec une femme de Chicago, un pastiche devenu instantanément culte. Dans la foulée, Topps, la mythique marque de cartes à collectionner, a sorti une carte à son effigie, aussitôt vendue en masse sur eBay. On l’a vu sur des images d’archives dans les gradins du premier match des World Series 2005, fan fidèle des White Sox, sandwich à la main. Un restaurant de Chicago, Portillo’s, a même créé une spécialité en son honneur : un sandwich de bœuf italien « divinement assaisonné, baptisé dans son jus et garni de la sainte trinité des poivrons ».
Sur les réseaux sociaux, les détournements abondent. Dans une vidéo humoristique, deux hommes s’amusent : « Le pape est un gars du Midwest. Le pain et le vin, c’est désormais fromage et bière. » L’un lance : « Les paniers de quête acceptent maintenant les bons d’achat Kohl’s. »
Cette volonté de faire du pape un « homme ordinaire » s’inscrit dans une longue tradition américaine. Dès la fondation de la République, le rejet de la monarchie et des aristocraties européennes s’est traduit par une glorification du « gars normal ». De Lincoln né dans une cabane à Bill Clinton jouant du saxophone à la télévision, les figures politiques les plus populaires sont celles qui semblent les plus proches du peuple.
L’élection de Léon XIV, un homme né à Chicago, formé dans un lycée catholique du South Side et missionnaire pendant vingt ans au Pérou, s’inscrit dans cette mythologie nationale. Lors de l’annonce officielle de son élection, les cardinaux américains sont entrés sur la scène sur des airs de « American Pie » et de « Born in the USA », comme pour insister sur la dimension familière et populaire de ce nouveau pape. « C’est l’anti-pape de la vieille Europe », analyse un historien.
Mais cette projection collective, aussi réconfortante soit-elle, en dit davantage sur ceux qui la formulent que sur le pape lui-même. Robert Prevost n’a rien fait pour se présenter comme une figure de divertissement. Son style est sobre, son parcours rigoureux, sa maîtrise du castillan parfaite. Il dirige désormais une Église mondiale de 1,4 milliard de fidèles.
« Nous projetons désespérément sur lui une normalité, une familiarité rassurante », estime l’historien John Baick. « Mais le pape n’est pas votre copain. Il ne viendra pas boire une bière avec vous. Et quand il rappellera les exigences morales de la foi catholique, certains risquent de se sentir trahis. »
Dans une époque saturée par la célébrité, où la frontière entre personnalité publique et intime s’efface, le pape américain devient un écran sur lequel s’affichent les fantasmes d’un pays qui veut des idoles proches, humaines, accessibles. Une figure presque sacrée, mais dans les gradins d’un stade, avec un hot-dog à la main.