Les cardinaux venaient à peine de se ranger qu’une tache de bleu a déchiré le velours pourpre : Geneviève Jeanningros, 81 ans, a traversé la nef comme une flèche. En moins de temps qu’il n’en faut pour réciter un Notre Père, la petite sœur d’Ostie s’est agenouillée devant le cercueil de son ami défunt. Sept minutes de silence, quelques larmes, puis un signe de croix qui a cloué l’assistance. Protocole ? Suspendu. Les gardes suisses se sont effacés : « Parce que François l’aurait voulu », a murmuré l’un d’eux.
Des bidonvilles argentins à la roulotte d’Ostie : naissance d’une alliance inattendue
Retour en arrière. Années 1970, Buenos Aires suffoque sous la dictature. La tante de Geneviève, sœur Léonie Duquet, disparaît, torturée puis exécutée pour avoir défendu les plus pauvres. Jorge Mario Bergoglio – futur pape – dirige alors les jésuites. Le jour des funérailles, son absence scandalise Geneviève ; elle lui expédie une lettre au vitriol. Bergoglio décroche son téléphone, tente d’apaiser la colère… avant qu’un silence de quarante ans ne retombe entre eux. 13 mars 2013 : « Habemus papam ! » La religieuse reconnaît le nom de son ancien adversaire, lui écrit sur-le-champ. François répond. La querelle se mue en camaraderie. Dès lors, tous les mercredis ou presque, Geneviève débarque au palais apostolique, tandis que le pape s’échappe parfois jusqu’à sa caravane du Luna Park d’Ostie, repaire de forains, d’homosexuels et de transgenres. Il la surnomme « l’enfant terrible ». Elle arbore ce titre comme un blason.
Un adieu qui bouscule le protocole
Mercredi, face aux pontifes alignés, l’« enfant terrible » a offert son dernier pied-de-nez. Main posée sur le bois, elle a soufflé : « À bientôt, vieux frère. » Flashs crépitants, chuchotements outrés, émotion palpable. Puis elle a tourné les talons, laissant derrière elle un Vatican médusé. En franchissant la frontière invisible qui sépare les puissants des “sans-grade”, Geneviève Jeanningros a conclu, à sa façon, une amitié née dans les marges et couronnée sous les ors. Ultime rappel que, même au cœur de la cité des dogmes, un simple geste peut faire vaciller tout un protocole.