Thé en France, une filière opaque malgré l’essor de la consommation
Thé en France, une filière opaque malgré l’essor de la consommation

Derrière une tasse de thé devenue banale dans le quotidien des Français, les conditions de production restent largement invisibles. C’est le constat dressé par le premier baromètre publié le 4 février par le collectif Commerce équitable France, qui pointe un manque persistant de transparence et de certifications dans une filière pourtant en pleine croissance. En un peu plus de vingt ans, la consommation de thé en France a triplé, faisant de ce marché un secteur pesant environ 600 millions d’euros par an.

Cette dynamique contraste avec la situation des producteurs. À l’échelle mondiale, près de 13 millions de personnes vivent de la culture du thé, principalement en Inde, au Sri Lanka, en Chine ou au Kenya. La majorité sont des femmes, chargées de la cueillette des feuilles. Pourtant, selon les données compilées par le collectif, ces producteurs ne perçoivent en moyenne que moins de 2 % de la valeur finale du produit vendu en France. L’essentiel de la richesse générée se concentre donc bien en aval de la chaîne, dans la transformation, le marketing et la distribution.

Pour comprendre cette répartition déséquilibrée, l’étude s’est penchée sur les pratiques sociales et environnementales de quatorze marques représentant plus de 70 % du marché français. Parmi elles figurent de grands acteurs internationaux comme Twinings, Lipton ou Tetley, mais aussi des enseignes positionnées sur des segments plus haut de gamme.

Des engagements affichés, mais rarement vérifiables

Le baromètre met en lumière des pratiques qualifiées de « passager clandestin ». Certaines multinationales s’approvisionnent auprès de plantations certifiées biologiques ou issues du commerce équitable, bénéficiant ainsi de filières mieux structurées et plus respectueuses de l’environnement et des travailleurs. En revanche, ces mêmes entreprises continuent souvent d’acheter le thé au prix du marché conventionnel, sans rémunérer le surcoût lié à la durabilité. Les labels sont alors utilisés comme argument de communication, mais ne concernent qu’une part marginale des volumes réellement vendus.

Dans le segment des thés fins, qui représente plus de 15 % du marché français, le paysage apparaît contrasté. Certaines marques ont investi dans la traçabilité, la transparence sur l’origine et la réduction de leur impact environnemental. D’autres, en revanche, ne fournissent quasiment aucune information exploitable, rendant impossible toute vérification de leurs engagements. Les pionniers du bio et du commerce équitable, certifiés par des labels indépendants, obtiennent logiquement les meilleures évaluations.

L’étude s’est également intéressée à deux marques de « bubble tea », un marché en plein essor, et relève là aussi des engagements encore très limités, avec peu de certifications et des démarches jugées embryonnaires. En revanche, les marques de distributeurs ne sont pas couvertes par ce premier baromètre, ce qui laisse une partie significative de l’offre hors champ.

Vers une réorganisation de la chaîne de valeur

Au-delà du diagnostic, Commerce équitable France formule plusieurs recommandations. Le collectif plaide notamment pour que les marques cessent de s’approvisionner massivement sur les places mondiales aux enchères, au profit de partenariats stables avec des producteurs clairement identifiés. Cette évolution impliquerait de payer le thé plus cher à la source, afin de mieux rémunérer le travail agricole et d’encourager des pratiques plus durables.

Selon les auteurs du baromètre, cette revalorisation ne se traduirait pas nécessairement par une hausse des prix pour les consommateurs. Une meilleure répartition des marges au sein de la filière, en particulier chez les intermédiaires, suffirait à absorber le surcoût. Le collectif espère ainsi remettre le thé au cœur du débat public, un sujet longtemps resté marginal en France par rapport à d’autres pays, comme le Royaume-Uni.

En creux, ce baromètre interroge le décalage entre l’image souvent raffinée du thé et la réalité de sa production. Derrière des emballages soignés et des discours marketing, la traçabilité et la juste rémunération des producteurs restent encore largement à construire.

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