Microsoft grave des données dans le verre pour 10 000 ans de conservation
Microsoft grave des données dans le verre pour 10 000 ans de conservation

Imaginez un coffre-fort qui ne rouille pas, ne démagnétise pas, ne craint ni l’humidité ni les champs électromagnétiques. Dans les laboratoires de Microsoft, à Redmond, des chercheurs ont justement travaillé sur une idée qui ressemble à un scénario de science-fiction, stocker des informations dans du verre, en les inscrivant au laser à l’intérieur même du matériau. L’objectif est limpide, répondre à un problème très concret de notre époque, conserver durablement des données numériques, alors que nos supports habituels vieillissent mal.

Bandes magnétiques, disques durs, même les solutions d’archivage industrielles doivent être remplacées régulièrement. Les données sont alors recopiées, encore et encore, une mécanique coûteuse en énergie, en temps, en matériel, et jamais totalement sans risque. Les chercheurs rappellent aussi que le volume mondial de données continue de croître rapidement, ce qui rend l’archivage à long terme de plus en plus lourd à gérer. Dans ce contexte, l’idée du verre attire depuis des années, parce qu’il est stable, durable, et qu’il peut traverser les décennies sans se dégrader comme un support magnétique.

La nouveauté présentée dans Nature en 2026 tient au passage à un système complet, pas seulement une prouesse de laboratoire sur un paramètre isolé. Microsoft décrit une technologie baptisée « Silica », pensée comme une chaîne complète, écriture, stockage, lecture, puis récupération fiable des fichiers, avec correction d’erreurs. Le principe consiste à graver dans le volume du verre, couche après couche, des microstructures invisibles à l’œil nu, appelées voxels, l’équivalent en 3D d’un pixel. Chaque voxel peut représenter plusieurs bits, comme si l’on empilait des pages d’écriture dans l’épaisseur d’une plaque.

Un disque, des centaines de couches, des téraoctets au carré

Concrètement, l’équipe annonce avoir empilé 301 couches dans un disque de verre de 120 mm de côté et 2 mm d’épaisseur, pour atteindre une capacité d’environ 4,8 téraoctets. La densité revendiquée est spectaculaire à l’échelle d’un support solide, autour de 1,59 gigabit par millimètre cube. L’écriture s’effectue grâce à des impulsions laser femtoseconde, extrêmement brèves, capables de modifier localement la matière sans la fissurer ni l’endommager si les paramètres sont maîtrisés.

Deux méthodes coexistent. Dans un verre de silice très pur, les chercheurs exploitent des voxels dits biréfringents, des modifications anisotropes qui se lisent via des propriétés optiques. Dans un verre borosilicaté, plus courant et moins coûteux, ils utilisent des voxels dits de phase, des variations isotropes d’indice de réfraction, avec une lecture simplifiée. Le choix du borosilicaté n’est pas anodin, il vise une industrialisation plus accessible, avec un matériel d’écriture et de lecture moins complexe.

La vitesse, elle aussi, est un point clé. L’équipe indique un débit d’écriture de 25,6 Mbit/s par faisceau dans un régime, et montre qu’il est possible d’accélérer en écrivant en parallèle avec plusieurs faisceaux, jusqu’à 65,9 Mbit/s avec quatre faisceaux dans leur démonstration. Autrement dit, on ne parle pas d’un artefact lent réservé aux archives muséales, mais d’une piste crédible pour des centres de données.

Lire le verre comme on déchiffre une image

Une fois gravées, ces informations se lisent au microscope, par imagerie à champ large, couche par couche. Le système capte des images des voxels et confie l’interprétation à des modèles d’apprentissage automatique, entraînés à reconnaître les symboles malgré le bruit optique ou la diaphonie entre points voisins. Ensuite, la correction d’erreurs vient verrouiller la fiabilité, l’ambition étant de récupérer les données sans erreur, même si certains secteurs sont moins lisibles.

Reste la promesse la plus frappante, la durée. Grâce à des tests de vieillissement accéléré, l’équipe estime que des voxels gravés dans le verre borosilicaté pourraient conserver leur stabilité sur plus de 10 000 ans à température ambiante. Ce chiffre est une extrapolation issue de modèles thermiques, mais il donne l’échelle du pari, fabriquer un support qui survivrait à des générations de formats, de machines et de modes. Derrière l’effet spectaculaire, l’enjeu est presque banal, éviter que la mémoire numérique du monde ne se transforme en ruines illisibles, faute de supports durables et de migrations incessantes. Si « Silica » franchit les étapes industrielles, le verre pourrait devenir l’un des refuges les plus solides de nos archives, des registres administratifs aux données scientifiques, des films aux bibliothèques numériques, avec une idée simple en filigrane, graver aujourd’hui pour relire dans mille ans.

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