Depuis le début du troisième millénaire, le Moyen-Orient a connu une série d’événements majeurs qui ont redéfini ses contours géopolitiques, les régimes politiques de certains de ses pays et les politiques internationales de la région.
La chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie, le 8 décembre dernier, figure parmi les événements les plus importants. Cet événement n’a pas seulement mis fin à plus de cinq décennies de règne de la famille Assad et du parti Baas, il a également provoqué un séisme géopolitique régional, et a permis l’émergence d’une personnalité exceptionnelle, Ahmed Al-Chara, qui a changé la Syrie et en a été changé.
Ainsi, il n’a pas été surprenant que le magazine américain Time inclue Al-Chara dans sa liste des 100 personnalités politiques les plus influentes de cette année.
Les critères de Time pour ses classements annuels reposent sur l’impact de la direction et les changements concrets apportés par les individus dans leurs pays, leurs régions et les politiques internationales. Ces critères s’appliquent à Ahmed Al-Chara, mais son choix cette année porte des significations qui vont au-delà des critères traditionnels.
C’est la première fois que le magazine inclut une personnalité d’origine islamique dans la liste des leaders mondiaux influents. Par exemple, Time avait inclus Bachar el-Assad en 2013 parmi les personnalités influentes pour avoir dirigé un pays en pleine crise géopolitique, mais il n’avait pas un passé comparable à celui d’Al-Chara.
D’autre part, le choix d’Al-Chara met en lumière l’intérêt mondial pour ses efforts visant à dépasser son passé et prouver sa capacité à gérer et unifier la Syrie et à créer un nouvel État, tout en faisant face aux défis géopolitiques attirant de nombreux acteurs régionaux et internationaux.
Time évalue les leaders en fonction de leur impact mondial et des réalisations qui modifient les événements, les politiques ou les sociétés, que cet impact soit positif ou négatif. Le classement d’Al-Chara met en valeur ses efforts pour se présenter sous un nouveau jour au monde. Des plateformes comme Time ne tirent pas seulement leur importance de leur crédibilité, mais aussi de leur influence sur la manière dont les décideurs mondiaux perçoivent le tournant syrien.
En expliquant son choix, Time a décrit Al-Chara comme un homme qui parvient à équilibrer entre les extrémistes qu’il dirigeait auparavant et les libéraux syriens qui ont salué la chute d’Assad, tout en soulignant son expérience à la tête du nord-ouest de la Syrie et sa communication avec les minorités religieuses dans la région.
Ce classement promeut Al-Chara comme un leader syrien cherchant à diriger son pays tout en respectant sa diversité religieuse, ethnique et culturelle, et son influence régionale considérable. Bien que les critères de Time ne cherchent pas nécessairement à attribuer une tonalité positive ou négative aux personnalités mondiales, le classement d’Al-Chara penche vers le positif, étant donné la transformation significative de sa personnalité depuis qu’il a pris le pouvoir en Syrie.
Son image avait été controversée sur la scène internationale lorsqu’il dirigeait Hayat Tahrir al-Cham, et son nom était alors associé à des projets transfrontaliers qui avaient suscité de nombreuses réserves. Cependant, au fil du temps, il a réorienté sa vision pour s’engager dans un projet à caractère syrien, axé sur les objectifs locaux de la révolution, à savoir renverser le régime en place, caractérisé par la répression, l’absolutisme et une structure sectaire.
En tant que seule personnalité arabe dans la catégorie des leaders dans le classement Time, aux côtés de personnalités mondiales telles que le président américain Donald Trump et le milliardaire Elon Musk, le classement renforce la position d’Al-Chara comme un symbole du leadership arabe influent à l’échelle mondiale.
Le classement reflète l’importance du changement qu’il a initié en Syrie, son impact sur son environnement arabe et régional, et ses implications pour les intérêts internationaux au Moyen-Orient. De plus, il indique un changement dans la narration internationale concernant la révolution syrienne, passant de sa présentation comme un conflit interne sectaire ayant ravivé le danger du terrorisme, à la reconnaissance d’un mouvement qui a apporté un changement radical et créé une opportunité historique pour transformer la Syrie d’une problématique chronique à un atout géopolitique pour la stabilité de la région, aligné avec les intérêts occidentaux.
En ce sens, le classement de Time peut être vu comme un indicateur supplémentaire de l’acceptation croissante à l’échelle mondiale de la réalité selon laquelle Al-Chara a des ambitions qui méritent d’être reconnues et qu’il a besoin d’une opportunité pour prouver ses intentions et sa modération.
Le conflit en Syrie a considérablement déformé la perception internationale de la réalité syrienne. En effet, cette perception s’est souvent basée sur un ensemble de représentations qui ont nui à la révolution syrienne et aux politiques internationales envers la Syrie. Par exemple, l’accent a été excessivement mis sur la dimension sectaire de la révolution au détriment des dimensions sociales profondes qui ont poussé le peuple syrien à se révolter contre le régime de Bachar el-Assad, en plus de l’oubli des aspects locaux du conflit au profit des considérations géopolitiques.
Après la chute du régime d’Assad, de nombreux pays occidentaux cherchent à dépasser ces perceptions, ou du moins à en limiter l’impact comme facteur déterminant dans leurs politiques envers la Syrie. Ces pays réorientent leurs efforts pour soutenir la Syrie dans sa transition vers la construction d’un nouvel État, tout en veillant à ce qu’elle ne retourne pas dans le cycle de la guerre.
Cependant, les réserves et préoccupations persistantes à l’égard d’Al-Chara continuent de limiter l’ouverture de certains pays occidentaux à adopter une politique plus flexible et plus ouverte face à la nouvelle réalité politique syrienne. Dans ce contexte, le classement de Time pourrait partiellement contribuer à dissiper cette vision prudente et encourager la communauté internationale à se concentrer sur les opportunités offertes par le leadership d’Al-Chara pour la Syrie, plutôt que de se concentrer sur les craintes.