Espagne : les survivantes des centres pour « femmes déchues » de l’époque franquiste réclament des excuses nationales
Espagne : les survivantes des centres pour « femmes déchues » de l’époque franquiste réclament des excuses nationales

Des décennies après avoir été enfermées dans des institutions catholiques destinées à « redresser » les jeunes femmes jugées immorales par le régime franquiste, des survivantes espagnoles réclament enfin justice. À 66 ans, Consuelo Garcia del Cid se souvient du jour où, à seulement 16 ans, elle fut droguée par un médecin familial à la demande de sa mère, avant de se réveiller dans un établissement religieux, à des centaines de kilomètres de chez elle, sans savoir pourquoi. Comme elle, des milliers de femmes ont été internées entre 1941 et 1985 dans ces centres, sous l’autorité du Patronato de Protección a la Mujer, un réseau mis en place par le régime de Franco.

Lundi, une étape symbolique sera franchie : la CONFER, la confédération qui regroupe la majorité des congrégations catholiques espagnoles, organisera une cérémonie publique pour demander pardon aux victimes. Il s’agira du tout premier événement officiel du genre en Espagne. Initialement prévue en avril, la cérémonie avait été reportée en raison de la mort du pape François. Si cette initiative marque un tournant, les survivantes estiment qu’elle reste largement insuffisante sans reconnaissance ni excuses officielles de l’État espagnol.

Le ministère espagnol de la Mémoire démocratique a salué la démarche de la CONFER et déclaré travailler à sa propre cérémonie pour reconnaître les femmes comme victimes du franquisme. Le ministère a assuré que ces femmes recevraient une déclaration officielle de reconnaissance et de réparation, bien que les modalités et le calendrier restent flous. Pour les survivantes, il est temps que l’État, au même titre que l’Église, assume sa responsabilité dans cette répression systématique.

Ces centres accueillaient principalement des jeunes filles, des mères célibataires ou encore des enfants de prisonniers politiques. Certaines y étaient envoyées sur simple dénonciation d’un prêtre, d’un parent ou d’un voisin. Leur quotidien était fait de travaux forcés, d’endoctrinement religieux et, dans certains cas, de violences physiques et psychologiques. À Penagrande, l’un des établissements les plus redoutés, des nourrissons auraient été enlevés à leurs mères pour être donnés illégalement à d’autres familles.

Plusieurs survivantes, comme Garcia del Cid ou Pilar Dasi, considèrent que les abus commis dans ces institutions égalent, sinon dépassent, ceux des blanchisseries de la Madeleine en Irlande. « Ce n’est que la partie émergée de l’iceberg », dénonce Dasi, aujourd’hui âgée de 73 ans. Pour Mariaje Lopez, internée entre 1965 et 1970, il suffisait de porter une minijupe ou de sécher les cours pour être traitée comme une « mauvaise fille ».

Garcia del Cid, qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet, sera présente à la cérémonie de lundi. Mais elle reste lucide sur l’ampleur du chemin encore à parcourir. « C’est la plus grande atrocité commise par l’Espagne contre les femmes », affirme-t-elle. Et elle entend bien continuer à se battre pour que cette page sombre de l’histoire soit enfin pleinement reconnue.

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