José Sébéloué, Clémence Bringtown, Jérôme Goulon, Guy Bévert et Julien Tarquin. (DR)
José Sébéloué, Clémence Bringtown, Jérôme Goulon, Guy Bévert et Julien Tarquin. (DR)

Par Jérôme Goulon.

Le 4 décembre dernier, Guy Bévert, mythique batteur et chanteur de La Compagnie Créole, est mort à l’âge de 76 ans. Un décès qui fait suite à celui de José Sébéloué, disparu en 2023. Clémence Bringtown et Julien Tarquin sont donc les deux membres encore vivants d’un groupe qui a fait danser des générations entières de Français. Nous avions interrogé l’ensemble de la troupe au complet. Clémence, José, Guy et Julien avait répondu à nos questions dans la bonne humeur, revenant, sans filtre, sur leur incroyable carrière et certaines difficultés rencontrées, à l’époque où les mentalités n’étaient pas aussi ouvertes qu’aujourd’hui. Une interview incroyable que nous vous proposons de (re)découvrir, en hommage à Guy et José…

Jérôme Goulon : Vous avez une incroyable carrière. Vous pensiez, à vos débuts, avoir autant de succès et durer aussi longtemps ?
La Compagnie créole (José) : Non, franchement, jamais ! On s’est réunis, on a fait le bœuf et c’est parti comme ça. On ne pensait pas que ça irait aussi loin.

Votre chanson C’est bon pour le moral a fait de vous des stars. Vous étiez surpris ?
Clémence : Oui, c’est là que tout a démarré. Au début, on ne croyait pas au succès de C’est bon pour le moral. On trouvait tous que la chanson était nulle ! On s’est dit qu’on n’allait pas chanter ça ! On n’en revenait pas.

Alors pourquoi avoir chanté une chanson «nulle » ?
Clémence : On nous a expliqué qu’il fallait aller vers le public. On a mis nos ingrédients et la mayonnaise a pris. Le rythme antillais, ça ne s’était jamais fait avec une chanson de variété, et c’est cette mixité qui a plu !

« Au début, on ne croyait pas au succès de C’est bon pour le moral. On trouvait tous que la chanson était nulle ! »

À force de chanter cette chanson, depuis plusieurs décennies, vous ne faites pas une overdose ?
José : On se doit d’avoir toujours le même plaisir. Ça doit être toujours la première fois. Si on ne la chante pas avec le moral, ce n’est pas La Compagnie créole !
Clémence : En concert, quand les premières notes sont jouées, les gens réagissent tellement fort, comme au premier jour, qu’on ne peut pas être indifférent.
Guy : Pour moi, l’overdose est arrivée très vite. Mais on la chante comme il faut !

Aujourd’hui, beaucoup d’artistes qui percent sont vite oubliés. Ils n’ont plus la même longévité qu’avant. Pourquoi ?
Clémence : Le métier a changé. Avant, les producteurs avaient à cœur de protéger leurs artistes et de leur bâtir une carrière dans la durée. Maintenant, ils font des coups, des one shot.
José : One shot, yes ! (Rires) Le problème, c’est qu’aujourd’hui tout arrive d’un coup pour certains. On fait croire à des jeunes chanteurs qu’ils sont devenus des grandes stars intouchables. Et après, on les lâche…
Clémence : Oui. On leur fait miroiter des choses, notamment dans des émissions de télévision. Mais derrière, c’est la désillusion. C’est triste. Je me rappelle de Cyril Cinélu, qui avait gagné la Star Academy. Quand on l’a rencontré il était déçu, car il n’a rien fait après. Pareil pour Cynthia, une autre candidate de Star Academy. Elle m’a donné sa carte en me disant qu’elle cherchait à faire des premières parties. C’est dur !
José : Le problème des candidats de télécrochet, c’est qu’ils sont vite remplacés.

Vous pourriez être dans le jury d’une émission comme The Voice ?
Clémence :
Pourquoi pas. Mais ça ne changerait pas le problème. Le souci, dans ce genre de jury, c’est qu’il y a des coachs qui pourraient produire leurs protégés, mais ils ne le font pas. Ils ne sont pas à la rue pourtant. Ils pourraient donner un coup de main. C’est peut-être mon côté trop humaniste qui ressort. C’est gentil de les coacher, mais la fin de l’émission devrait être un commencement, une sorte de baptême, et pas une fin en soi. The Voice apporte plus aux coachs qu’aux candidats. Beaucoup tombent dans l’oubli malgré leur talent.

Et vous, retomber dans l’anonymat c’est quelque chose qui vous fait peur ?
Clémence : Peur, non ! Mais on est conscients que ça peut s’arrêter. Il ne faut pas s’endormir sur nos lauriers.
Julien : On a vu beaucoup d’artistes débuter puis retomber dans l’oubli. Ça nous a servi d’expérience.

« Ce sont certains médias snobinards qui nous traitent de ringards. »

Certains vous traitent de ringards. Vous en pensez quoi ?
Clémence : Je pense que ce sont certains médias snobinards qui nous traitent de ringards. Des enfants apprennent encore nos chansons, donc je ne pense pas que les jeunes nous trouvent ringards ! On est populaires, et on assume. On remercie notre public. Et à tous ceux qui nous traitent de ringards, on leur souhaite de faire ne serait-ce que la moitié de notre carrière !

Vous avez vendu plus de 60 millions d’albums. Vous n’avez plus besoin de travailler aujourd’hui ?
Clémence : Si… Avec tout ce qu’on a payé au fisc ! (Rires)

Vous êtes dépensiers ?
Clémence : C’est vrai qu’on a bien gagné notre vie. Mais on a fait attention, ce qui nous permet aujourd’hui d’être nos propres producteurs. On a fait la fourmi, on a investi dans nos albums, nos structures… Notre luxe, c’est d’être toujours sur la scène.
José : On n’a pas la folie des belles voitures ou la folie des apparences, comparativement à certains autres…

C’est vrai qu’en 1983, vous auriez dû représenter la France à l’Eurovision, mais que ça ne s’est finalement pas fait…
Clémence : C’est vrai. On aurait dû faire l’Eurovision en 1983, mais la France n’était pas prête à être représentée par des Noirs… Normalement, on aurait dû gagner le concours de sélection. Mais les organisateurs nous ont donné la deuxième place, et c’est Guy Bonnet qui a gagné.

« Aux Antilles, on nous appelait La Compagnie française, ou Les gars qui jouent pour les Blancs »

Cela a évolué selon vous ?
José : Pour moi, non. Il y a toujours des petites choses. Par exemple, on a reçu le prix du meilleur spectacle francophone au Canada, et on n’a jamais parlé de ça !
Clémence : Ce qui m’a frappé, c’est le fait d’avoir été élu groupe préféré des Français en 2010, avec le trophée Marianne, et personne n’en a parlé. L’année d’après, un artiste a été élu, et les médias en ont parlé. Mais les mentalités ont évolué. Maintenant, les métropolitains savent où sont les Antilles. Après, vous trouverez toujours des gens avec des préjugés…

Et paradoxalement, au début de votre carrière, vous étiez mal vus aux Antilles…
Clémence : Oui, aux Antilles, on nous appelait «La Compagnie française», ou «les gars qui jouent pour les Blancs». Aux Antilles, il y a des personnes très nationalistes. Quand on a chanté «C’est bon pour le moral», on nous a critiqués parce qu’on chantait en français. C’était considéré comme une haute trahison.

José : Mais ça a changé. Des rastas nous arrêtent dans la rue et nous remercient pour tout ce qu’on a fait.
Clémence : Oui, maintenant, les « zoukeurs » chantent en français sans problème !

Cela fait des décennies que vous êtes ensemble. Vous vous entendez toujours aussi bien ?
José : Il y a souvent des clashs entre nous, ça fait partie de notre union.
Clémence : Oui, c’est comme un grand mariage. Il y a des jours où tout va bien, et d’autres, c’est l’orage. Mais on est heureux d’être ensemble. La gaîté et l’optimisme, c’est notre marque de fabrique !
Julien : Oui, je retiens que quand on a besoin de faire la fête en France, on nous appelle ! (Rires)

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