Alors que l’Union européenne prépare un tour de vis sur les migrations irrégulières, l’île grecque de Crète voit les arrivées clandestines exploser. En 2025, près de 20 000 migrants y ont débarqué, soit un triplement en un an, faisant de la plus grande île grecque le principal point d’entrée du pays, selon les données de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières. Cette hausse intervient paradoxalement alors que les entrées irrégulières vers l’Europe ont globalement reculé de 26 % par rapport à l’année précédente.
Sur la base aérienne de Tympaki, un drone Heron 2 de fabrication israélienne décolle régulièrement pour surveiller les 350 kilomètres de mer séparant la Libye de la Crète. Équipé de capteurs capables de détecter des activités dissimulées sous le pont des embarcations, il constitue, selon Mariusz Kawczynski, haut responsable opérationnel de Frontex, un outil « d’importance critique ». « Il n’existe aucun substitut, dans la technologie moderne, pour offrir à l’Europe des yeux sur les menaces qui approchent de ses frontières », affirme-t-il.
La route libyenne vers la Crète est devenue l’un des corridors migratoires les plus meurtriers d’Europe. Alimentée par les conflits et l’instabilité en Afrique, elle implique une traversée longue et périlleuse en haute mer. En 2023, le naufrage d’un chalutier de pêche a fait au moins 700 morts. Récemment, les autorités grecques ont secouru 20 migrants et repêché quatre corps au sud de la Crète, tandis que des dizaines d’autres personnes sont portées disparues. Chaque opération de sauvetage rappelle le caractère hautement risqué de cette traversée.
Contrairement aux courtes liaisons entre la Turquie et les îles grecques proches, la route vers la Crète exige des embarcations plus grandes, capables de naviguer plusieurs jours en mer ouverte. Elle nécessite également un dispositif renforcé, avec des patrouilleurs plus imposants et une surveillance aérienne accrue. Georgios Pyliaros, responsable des opérations de Frontex en Grèce et à Chypre, anticipe une reprise des arrivées au printemps après un ralentissement saisonnier dû aux conditions météorologiques hivernales.
La hausse des traversées a durci la position politique à Athènes. La Grèce a temporairement suspendu pendant trois mois l’examen des demandes d’asile pour les arrivées en provenance de Libye, supprimé certaines dispositions d’amnistie et instauré des peines de prison obligatoires pour les demandeurs d’asile déboutés. À l’échelle européenne, de nouvelles règles migratoires entreront en vigueur en juin, prévoyant un filtrage renforcé aux frontières et des expulsions plus rapides. Le corps permanent de Frontex doit atteindre 10 000 agents d’ici la fin de l’année, soit le double de 2021.
Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au moins 2 185 personnes sont mortes ou portées disparues en Méditerranée en 2025. Au 24 février, 606 décès avaient déjà été recensés cette année. L’OIM avertit que le bilan réel pourrait être plus élevé, faute d’informations complètes sur les opérations de recherche et de sauvetage. « La perte continue de vies sur les routes migratoires est un échec mondial que nous ne pouvons accepter comme normal », a déclaré sa directrice générale, Amy Pope.