Pendant des décennies, Copenhague a soigneusement évité de se fournir en matériel militaire auprès de la France. Mais à l’heure où le Danemark revoit entièrement sa politique de défense, la visite d’État du roi Frederik X à Paris pourrait marquer un tournant inattendu. Longtemps aligné sur les choix américains, le Danemark a cultivé une forme de dépendance militaire vis-à-vis de l’Otan et de Washington. Son appareil de défense était modeste, ses achats d’armement tournés vers les États-Unis, et sa participation aux initiatives européennes en matière de défense réduite au minimum. Résultat : les industriels français de l’armement, de Dassault à Nexter, n’ont jamais percé dans le royaume scandinave.
Mais les lignes bougent
Face à la guerre en Ukraine, à la menace russe et à l’incertitude autour de l’engagement américain en Europe – incarnée notamment par les déclarations de Donald Trump sur le Groenland –, le Danemark a décidé de doubler ses dépenses militaires. Un changement de cap radical, qui passe par une simplification des procédures d’achat et un plan d’investissement massif : plus de 3 % du PIB seront désormais consacrés à la défense, contre 1,5 % auparavant. Ce virage stratégique, que la France suit de près, s’accompagne d’un discours nouveau à Copenhague, plus ouvert à l’idée d’une défense européenne. D’où l’importance symbolique de l’actuelle visite d’État du roi Frederik X, accompagné de son gouvernement, au cours de laquelle un partenariat stratégique entre les deux pays sera signé. L’occasion pour Paris de faire valoir ses atouts industriels, mais aussi sa vision d’une Europe de la défense plus intégrée.
La France à l’épreuve du pragmatisme danois
Reste une question essentielle : le Danemark acceptera-t-il de réorienter ses achats d’équipement vers l’Europe – et en particulier vers la France ? Rien n’est moins sûr. Si le discours politique évolue, les habitudes industrielles sont tenaces. Copenhague pourrait être tenté de continuer à privilégier ses alliés historiques d’outre-Atlantique, au nom de la fiabilité, de l’interopérabilité ou de la continuité stratégique. Pour Paris, les mois à venir seront donc décisifs. L’objectif n’est pas seulement de nouer un partenariat symbolique ou diplomatique, mais de le traduire en coopérations concrètes, notamment dans le spatial, la cybersécurité, les drones ou la production de munitions. Si la France veut convaincre, elle devra proposer des offres compétitives, souples, et politiquement lisibles. Le Danemark, souvent discret sur la scène européenne, est peut-être en train de devenir un pays-clé dans la recomposition des équilibres de défense du continent. À condition qu’il choisisse de s’armer en Europe… et pas seulement de dialoguer avec elle.