À Kiev, les entreprises ukrainiennes sous tension face aux coupures d’électricité et à l’incertitude de la guerre (AP)
À Kiev, les entreprises ukrainiennes sous tension face aux coupures d’électricité et à l’incertitude de la guerre (AP)

Avant l’aube, dans le quartier historique de Podil à Kiev, la boulangerie-bistro Spelta s’active malgré le froid et l’obscurité. À peine les premiers pains enfournés, une coupure de courant plonge les lieux dans le noir. Le four s’éteint, les machines s’arrêtent. Comme chaque jour, le boulanger Oleksandr Kutsenko démarre un générateur pour relancer la production, un geste devenu routinier pour survivre aux interruptions causées par les bombardements russes sur le réseau énergétique ukrainien.

« Il est désormais impossible d’imaginer une entreprise ukrainienne fonctionner sans générateur », résume Olha Hrynchuk, cofondatrice de Spelta. Ouverte dix mois après l’invasion à grande échelle lancée par la Russie en 2022, la boulangerie n’a presque jamais connu de conditions de travail normales. Entièrement dépendante de l’électricité, elle consomme environ 700 hryvnias (environ 16 dollars) de carburant par heure, fonctionnant sur générateur jusqu’à douze heures par jour, sans calendrier prévisible.

Cette charge financière s’ajoute à une série de difficultés qui pèsent sur le tissu économique ukrainien après près de quatre ans de guerre : pénurie aiguë de main-d’œuvre due à la mobilisation et à l’exode, risques sécuritaires constants, pouvoir d’achat en baisse et chaînes logistiques fragilisées. Selon les professionnels du secteur, l’hiver rigoureux et l’intensification des attaques sur les infrastructures ont porté ces contraintes à un niveau inédit.

La restauration figure parmi les secteurs les plus touchés. Olha Nasonova, responsable d’un centre d’analyse dédié aux restaurants, évoque la période la plus difficile depuis vingt ans. De nombreux petits cafés et établissements familiaux, aux ressources limitées, peinent à absorber les coûts. Le projet « Best Way to Cup », qui torréfie son propre café, a dû fermer temporairement après des dégâts causés par une frappe russe et l’effondrement des services d’eau et d’assainissement consécutifs aux attaques sur l’énergie.

Pour certaines entreprises, les générateurs sont devenus une planche de salut mais à un prix élevé. Le gouvernement a autorisé certaines d’entre elles à fonctionner pendant le couvre-feu comme « points d’invincibilité », offrant électricité, boissons chaudes et abri aux habitants. Dans l’industrie textile, Tetiana Abramova, fondatrice du groupe Rito, a investi massivement dans un générateur de forte puissance et un système de chauffage au bois pour maintenir la production, y compris pour l’exportation vers les États-Unis.

Ces solutions alourdissent toutefois les coûts. Produire à l’aide de générateurs revient 15 à 20 % plus cher que l’électricité classique, tandis que la clientèle a diminué d’environ 40 % avec le départ de millions d’Ukrainiens à l’étranger. Résultat : la rentabilité s’est effondrée d’environ moitié, contraignant les entreprises à se tourner davantage vers la vente en ligne et à réduire leurs ambitions.

Selon une prévision macroéconomique de la Kyiv School of Economics, les frappes sur le système énergétique constituent aujourd’hui le principal risque à court terme pour le PIB ukrainien. Si les entreprises parviennent à s’adapter, les pertes pourraient être limitées, mais une dégradation prolongée du réseau entraînerait des dommages bien plus importants. Pour de nombreux entrepreneurs, l’objectif n’est plus la performance, mais la survie, dans l’attente d’un horizon plus stable.

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