Avec Cantique du chaos, Mathieu Belezi quitte l’Algérie coloniale pour explorer un futur ravagé par la tyrannie et les catastrophes climatiques. Dans cette fresque apocalyptique, la violence humaine rejoint les bouleversements de la nature pour dessiner les contours d’un monde au bord du gouffre.
Une fable dystopique, politique malgré elle
Théo Gracques, protagoniste hanté par son passé, trouve refuge sur une île isolée, alors que la France est tombée aux mains d’un régime autoritaire dirigé par la Générale-Présidente. Accompagné d’une femme et de ses deux enfants, il tente de survivre loin des drones et des milices qui traquent les insoumis. Mais l’île aussi finit par être menacée, poussant le groupe à fuir vers une Amérique dévastée par des incendies.
Si Mathieu Belezi affirme ne pas avoir eu l’intention d’écrire un roman politique, il admet dans L’Invité(e) des Matins sur France Culture (5 septembre 2025) que « la réalité rattrape très vite ce qu’on peut inventer ». Il décrit un monde post-démocratique, où l’effondrement climatique et la montée du totalitarisme se répondent. La poésie de l’écriture contraste avec la brutalité du récit : phrases sans ponctuation, rythme syncopé, langue incandescente. Comme dans Moi, le glorieux, l’urgence stylistique devient une manière de dire la détresse.
D’un rejet éditorial à une œuvre centrale
Écrit en 2019 sous le titre À la dérive, le texte avait été refusé par les éditeurs, y compris ceux qui accompagnaient déjà l’auteur. Il a fallu le succès tardif de Attaquer la terre et le soleil en 2022 – plus de 100 000 exemplaires écoulés, Prix du livre Inter et Prix Le Monde – pour qu’une version remaniée de ce manuscrit voie enfin le jour. Ce parcours éditorial a été révélé par Le Monde des livres, qui s’est procuré l’original.
Dans Cantique du chaos, la violence est omniprésente, mais toujours entremêlée à une forme de beauté : celle de la langue, mais aussi celle des personnages. Théo, ancien tueur, compose des poèmes. Des créatures fantastiques aux yeux rouges symbolisent le jugement de l’humanité, incapable de cohabiter avec la planète. L’auteur y interroge, comme dans ses romans sur la colonisation, la barbarie tapie dans les sociétés dites éclairées.
En convoquant aussi bien l’histoire coloniale que les réflexes totalitaires d’aujourd’hui, en passant par des références comme Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, Belezi poursuit une œuvre cohérente et habitée. Cantique du chaos est sans doute son roman le plus ambitieux, mais aussi le plus désespéré. Un texte visionnaire, où la fin du monde ressemble étrangement à notre présent.