S’il y a bien un scientifique qui a le don de savoir vulgariser la science avec humour et brio, c’est Fabrizio Bucella ! Docteur en physique et professeur à l’Université libre de Bruxelles, il apparaît chaque semaine sur les ondes de la RTBF, où il présente des chroniques de science sous un angle original. Ses vidéos cartonnent sur les réseaux sociaux, où il cumul près de 1 million d’abonné. Dans son nouveau livre, Comment gagner à pile ou face ?, Fabrizio Bucella décrypte notre quotidien en lui apportant un éclairage scientifique à la fois accessible et fascinant. Un livre qui lui a d’ailleurs valu d’être remarqué par Laurent Ruquier, qui vient de l’intégrer dans la bande des Grosses Têtes, sur RTL. Interview avec un véritable phénomène !
Jérôme Goulon : Votre dernier livre s’intitule Comment gagner à pile ou face. Un titre intriguant ! Peut-on vraiment battre le hasard ?
Fabrizio Bucella : Alors, battre le hasard, je n’en suis pas certain, mais on peut en tout cas essayer de mieux l’utiliser. Par exemple, l’histoire du pile ou face est assez intrigante. Les physiciens se sont rendu compte, en faisant des recherches sur le mouvement de la pièce de monnaie, que quand vous lancez la pièce avec le côté pile en l’air, la pièce va passer plus de temps avec le côté pile en l’air, et donc la probabilité qu’elle retombe du côté pile est plus grande. Il n’y a pas une différence énorme, elle est de 51%. Mais quand même ! 1% de différence, c’est beaucoup. Si vous pariez sur un grand nombre de lancers de pièce et que vous connaissez cette probabilité, vous pouvez utiliser le hasard à votre avantage. Des chercheurs se sont même amusés à tester cette théorie sur 350 000 lancers de pièce, et ils ont confirmé cette théorie ! Tout le monde est convaincu que le lancer de pièce, c’est le hasard ultime, alors que pas tout à fait…
Ce livre mêle mathématiques, psychologie et logique : qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer ce thème ?
Ce sont tous mes centres d’intérêt. Ce que j’aime beaucoup, ce sont les explications scientifiques ultra-rationnelles. On dit toujours que les physiciens sont des êtres bizarres (Rires), mais il y a aussi dans ma démarche le fait de réussir à appliquer les principes physiques sur les gestes du quotidien, comme l’exemple de la pièce de monnaie, celui de la tartine qui retombe toujours du mauvais côté, ou encore pourquoi on prend toujours la mauvaise file au supermarché. Cela va jusqu’à des questions un peu plus tortueuses, comme le fait que si vous prenez l’avion, vous allez vieillir un peu moins vite que si vous restez sur la Terre…
Alors justement, pour prendre l’un de vos exemples, quel est le secret pour prendre la bonne file au supermarché ?
Le secret, en vérité, c’est de ne pas avoir de remords. Si jamais vous avez l’impression que vous passez plus de temps dans les mauvaises files que dans les bonnes files, les physiciens ont étudié cela, et malheureusement, on n’a pas de secret pour vous aider. En réalité, c’est logique.
C’est-à-dire ?
Imaginez une situation théorique où vous avez à chaque fois un choix entre deux files. À l’échelle d’une vie, vous allez choisir autant de fois la bonne que la mauvaise, sauf si vraiment vous avez le mauvais œil. Mais il faut prendre en compte le fait que forcément, à l’échelle d’une vie, vous passerez plus de temps dans la mauvaise file. À la fin de l’histoire, la mauvaise file dure forcément plus longtemps… Donc tous autant que nous sommes, on choisit autant la bonne file que la mauvaise file, mais on passe forcément plus de temps dans la file lente que dans la file rapide.
Y a-t-il une leçon que vous aimeriez que les lecteurs retiennent après avoir refermé votre livre ?
On peut apprendre tout en s’amusant ou s’amuser tout en apprenant !
Vous jouez avec l’idée de « chance » : en tant que scientifique, comment la définissez-vous vraiment?
Ça, c’est une bonne question ! Le scientifique définit la chance comme étant une probabilité. La chance, c’est le hasard, la fortuna au sens latin, la Déesse aux yeux bandés. La chance gouverne, entre guillemets, l’existence d’un point de vue fondamental. Toute la mécanique quantique est fondamentalement basée sur des processus hasardeux, qui à grande échelle, récupèrent une notion non hasardeuse organisée. Dans la multitude des univers possibles, il y avait une chance que notre univers émerge, et qu’au sein de cet univers, émerge une planète sur laquelle la vie serait possible, et que cette vie s’organiserait et donnerait une forme de vie consciente et intelligente. Donc en tant que physicien, le hasard est une forme de nécessité. Si on est tous là, c’est parce que le hasard a fait qu’il n’y avait pas d’autre option qu’on soit là.
Avez-vous une anecdote ou un paradoxe préféré tiré du livre, qui illustre bien notre rapport aux probabilités ?
Il y a quelque chose qui illustre bien les probabilités, ce sont les matches de football en Coupe d’Europe avec éliminations sur des matches aller-retour. Lorsqu’on a institué ce système, on favorise fondamentalement les grandes équipes, car la probabilité qu’une équipe réalise deux fois de suite l’exploit est bien plus faible que la probabilité de réaliser l’exploit une seule fois. Donc souvent, pour l’Euro ou la Coupe du monde, qui n’ont pas ces matches aller-retour contrairement à la Ligue des champions, on se plante dans les pronostics, car on imagine qu’il va y avoir dans le dernier carré les quatre nations les plus fortes du moment. Et c’est en fait rarement le cas, car on a beaucoup plus d’outsiders dans le dernier carré.
En parlant de probabilités et de matches de foot, je suis obligé de parler de la victoire du PSG en Ligue des champions. Vous avez publié un post Instagram en disant que la probabilité que le PSG gagne 5-0 en finale n’était que de 0,64% ?
Oui. Il y avait environ 2,4% de probabilités que Paris marque 5 buts. Et après, il fallait la croiser avec la probabilité que l’Inter Milan n’en marque aucun. Et on arrivait donc à 0,64% que ça se termine en 5-0. Ça se produit une fois tous les 100 ou les 150 finales. C’est incroyable ! Ça montre un exploit. Alors je vais vous dire quelque chose : je suis un supporter de l’Inter Milan depuis que je suis môme, je tiens ça de mon papa. Le supporter pleure, mais le scientifique, il est content, car j’ai vu un truc exceptionnel ! (Rires) La probabilité était tellement faible que ça ne s’était jamais produit en finale de Ligue des champions. Je pense qu’on ne reverra pas ça.
Votre actualité est riche, puisque vous venez de rejoindre la bande des Grosses Têtes sur RTL. Comment s’est faite cette rencontre avec Laurent Ruquier ?
Elle s’est faite à l’occasion de la sortie de mon livre, que Laurent Ruquier avait présenté aux Grosses têtes. Ça s’était super bien passé. Il m’a proposé en live, pendant l’émission, de rejoindre l’équipe. Ils m’ont dit qu’ils allaient me rappeler. J’y croyais à moitié, car ce n’est pas la première fois qu’on me dit ça et qu’on ne me rappelle jamais. Si je devais attendre les gens qui m’ont promis de me rappeler et qui ne l’ont jamais fait, je serais toujours sur le quai de la gare ! (Rires) Et finalement, ils m’ont rappelé dès le lendemain, et j’ai rejoint l’équipe.
« Aux grosses têtes, il faut accepter l’idée qu’au bout de 30 secondes, on se ramasse une vanne ! C’est le jeu, et j’adore l’humour de l’émission. »
Comment conciliez-vous votre sérieux scientifique avec l’humour parfois absurde de l’émission ?
C’est une belle question. L’émission a un humour que moi, j’adore. Je suis un grand fan des Grosses têtes. Il faut accepter de savoir s’amuser et accepter les règles du jeu. Ça se marie assez bien, on passe de l’un à l’autre. À certains moments, on a l’occasion d’expliquer des choses, il y a une petite ouverture pour les sciences, et à d’autres moments, on rigole. Ça fait contrepoint. Il faut accepter l’idée qu’au bout de 30 secondes, on se ramasse une vanne ! (Rires) Laurent Ruquier m’a accueilli de manière très enthousiaste, très positive et très touchante. Il a mis les petits plats dans les grands pour que je sois bien accueilli, et ça, c’est chouette !
Vous avez l’art de rendre la science amusante. Quelle est votre recette pour captiver votre audience sans simplifier à outrance ?
C’est une bonne question. En vérité, je n’ai jamais eu de recette. Si j’avais une recette, je l’aurais faite depuis 20 ans. Ça s’est fait au fur et à mesure. Je suis professeur d’université, donc j’utilise cela pour me rendre le plus intéressant possible. Pour moi, enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est y mettre le feu ! Donc il faut mettre le feu aux étudiants ou aux auditeurs, leur parler aux tripes. Ça nécessite un engagement total. Et l’autre point, c’est que tout en essayant d’apprendre quelque chose, il faut pouvoir s’amuser.
C’est essentiel, selon vous, d’apporter un éclairage scientifique au quotidien ?
Oui. À mon sens, on a besoin de science comme de pain. Depuis qu’on est enfant, on demande tout le temps «Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ?» La science ne peut pas répondre à tout, mais peut répondre beaucoup de choses du quotidien. La science, ce n’est pas juste des gens en blouse blanche dans les labos. Ce sont des gens qui se posent aussi des questions et mettent à disposition des outils scientifiques pour répondre aux interrogations du quotidien. Par exemple, c’est une théorie physique et mathématique qui permet de savoir qu’il faut retourner un matelas au moins quatre fois pour que l’ensemble des côtés du matelas soit usé de manière uniforme… La science n’est jamais éloignée du quotidien. La physique, c’est l’explication des phénomènes de la nature, et les mathématiques, c’est les langages dans lesquels parle la nature.
Votre approche pédagogique passe souvent par des exemples concrets. Est-ce le secret pour reconnecter les gens à la science ?
Si je peux apprendre deux ou trois petites choses aux gens, tout en souriant, c’est parfait ! C’est le plus beau compliment qu’on puisse me faire : apprendre des choses tout en s’amusant.
Parmi toutes les vidéos que vous faites, est-ce qu’il y en a une dont on vous parle plus que les autres ?
Oui. Une vidéo a fait un énorme buzz, c’est celle du paradoxe mécanique de Galilée. C’est difficile à expliquer dans une interview par écrit, donc je conseille de regarder la vidéo. C’est assez bluffant ! Autre vidéo qui a eu du succès, c’est le fait que la Terre n’est pas ronde.
Comment ça, la Terre n’est pas ronde ?
J’ai récupéré une machine tournante de démonstration. Quand un objet tourne, il se comprime un peu avec la rotation. Donc en tournant, la Terre s’aplatit de 22 ou 23 km, ce n’est pas mince. L’idée était de dire en souriant qu’en science, tout dépend des lunettes que l’on prend pour analyser un phénomène. Sur Internet, des gens disent que la Terre n’est pas ronde, elle est plate. Et donc j’ai pris le contre-pied en disant qu’en effet, la Terre n’est pas ronde, elle n’est pas 100% sphérique. Elle est un peu aplatie par sa propre rotation. Donc dire que la Terre est plate, bien sûr, c’est une grande bêtise. Mais si vous dites que la Terre n’est pas ronde, ce n’est pas tout à fait faux non plus.
Quelle est, selon vous, l’idée reçue la plus coriace que la science pourrait enfin démonter ?
Je dis souvent à mes étudiants : « La magie d’hier, c’est la science d’aujourd’hui. Et la magie d’aujourd’hui, c’est la science de demain ! » Plus on avance, et plus on développe des choses. Et ce qui semble aujourd’hui de la magie, demain pourra se produire. Par exemple, passer à travers un mur paraît impossible, mais il n’est pas dit que dans quelques centaines d’années, ce ne soit pas réalisable. Aujourd’hui, par exemple, on parle dans Star Trek ou dans Star Wars de moteur à distorsion, de voyage dans l’hyperespace : et bien ce n’est pas interdit qu’à un moment donné, cette chose se réalise. La NASA avait lancé un labo pour développer le moteur à distorsion, qui est le fameux moteur qui vous permet, entre guillemets, de tordre l’espace-temps et de se retrouver d’un bout à l’autre de l’univers quasi instantanément. La NASA, ce n’est pas n’importe qui… S’ils ont lancé un labo pour étudier ça, c’est qu’ils y croyaient.
Donc tout est possible ?
Ce que je veux dire, c’est que toutes ces idées qui nous paraissent farfelues aujourd’hui sont dans notre physique. On peut les concevoir. On peut écrire les équations pour passer derrière un mur et voyager dans l’hyper espace. Si vous aviez dit, à l’époque des Romains, que d’un claquement de doigts, vous allumeriez la lumière, fait un feu, fait jaillir la musique ou une image, ou encore discuté avec l’empereur en direct à 1 000 km de distance, vous seriez passé pour un Dieu… Ça semblait impossible à l’époque, c’est devenu banal aujourd’hui.
Si aujourd’hui, vous aviez un super pouvoir et que vous pouviez inventer ce que vous voulez, ce serait quoi ?
Le voyage dans l’espace-temps ! On pourrait aussi demander la vie éternelle, mais d’un point de vue philosophique, c’est compliqué… Donc je choisirais de pouvoir me déplacer dans l’espace-temps ! Ce serait incroyable de remonter le temps, d’aller dans le passé et de discuter avec ses ancêtres…
Et ça, ce sera possible un jour selon vous ?
C’est très compliqué, on arrive aux confins de la physique. On arrive dans des singularités. C’est-à-dire que les équations divergent et produisent des termes infinis. Et on ne sait pas comment résoudre ça. Et puis d’un point de vue logique, on trouve des problèmes plus conceptuels. Si vous commencez à vous déplacer dans le temps, est-ce que vous pouvez le modifier ? Ça pourrait créer des paradoxes temporels. Si vous assassinez votre arrière-grand-père, vous ne pouvez plus naître. Ce sont des vraies questions. Des physiciens les résolvent en partie en disant que si jamais cela pouvait être possible, sans vous en rendre compte, vous basculeriez dans un autre univers, un univers parallèle avec une réalité alternative… On trouve des paradoxes complètement fous, qu’on appelle des boucles temporelles.
On croirait presque entendre le Doc de Retour vers le futur ! On vous a déjà comparé à lui ?
Non, pas encore ! (Rires) Peut-être après cette interview ! (Rires)
