INTERVIEW EXCLUSIVE - Michael Douglas: "J’ai bossé dur pendant 60 ans et je ne veux pas mourir sur un tournage. Aujourd'hui, j'aime voir ma femme travailler et je suis content de jouer le rôle de l’épouse."
INTERVIEW EXCLUSIVE - Michael Douglas: "J’ai bossé dur pendant 60 ans et je ne veux pas mourir sur un tournage. Aujourd'hui, j'aime voir ma femme travailler et je suis content de jouer le rôle de l’épouse."

Michael Douglas était présent cette année au Festival du film de Karlovy Vary, qui se tient du 4 au 12 juillet en République tchèque. À 80 ans, le monstre sacré d’Hollywood était invité pour célébrer les 50 ans de Vol au-dessus d’un nid de coucou, son premier film en tant que producteur, réalisé par le Tchèque Miloš Forman. À cette occasion, notre correspondante a pu interviewer Michael Douglas. Dans ce long entretien, la légende hollywoodienne nous a révélé quelques anecdotes sur les coulisses du film, qui on le rappelle avait raflé 5 Oscars. Michael Douglas a également évoqué sa carrière, l’évolution du cinéma, le combat contre sa maladie ainsi que son désir de prendre du recul, même s’il nous avoue ne fermer la porte à rien. Entretien avec une légende…

Entrevue : Bonjour Michael, nous célébrons le 50e anniversaire de Vol au-dessus d’un nid de coucou, le premier film que vous avez produit. Pouvez-vous parler un peu des changements qui ont eu lieu dans l’industrie du cinéma depuis cette époque ? À quel point serait-il différent s’il était fait aujourd’hui ?
Michael Douglas : Vous savez, Vol au-dessus d’un nid de coucou était basé sur un grand roman, un livre de Ken Kesey, qui était un classique. Mon père, Kirk Douglas, est allé à Broadway, il a acquis les droits de l’histoire, et il en a fait une pièce en 1952. Quand j’étais à l’université en 1963-64, Vol au-dessus d’un nid de coucou faisait partie d’un cours sur la littérature américaine du 20e siècle. C’était donc déjà un nouveau classique. Je ne sais pas si cela aurait changé de manière spectaculaire avec le temps. Je crois que ce qui se passait politiquement dans le monde à cette époque, ainsi que ce que Miloš Forman (le réalisateur, Ndlr.) avait vécu en grandissant en République tchèque, a grandement contribué à rendre le film aussi spécifique et unique. Et bien sûr, la grande différence aujourd’hui, c’est la pellicule contre le numérique.

Comment les choses ont-elles changé pour vous après le succès du film ?
Vol au-dessus d’un nid de coucou était le premier film que je produisais. Et je n’avais pas encore beaucoup d’expérience en tant qu’acteur. Après le tournage du film, mon souvenir marquant suivant, ce sont les Oscars. Nous avions reçu neuf nominations. Et ma priorité, c’était Jack Nicholson, parce que Jack ne voulait pas venir à la cérémonie. Il avait déjà perdu deux fois en tant qu’acteur, pour le film Cinq Pièces faciles et un autre film dont je ne me souviens plus, donc il ne voulait pas être là ce soir-là. On s’est disputés, on l’a supplié, et on a fini par le convaincre de venir. Ensuite, on a perdu dans les quatre premières catégories pour lesquelles nous étions nommés. Jack était assis juste devant moi, et il m’a dit: «Je te l’avais dit. Tu vois ?» Et moi, j’ai répondu: «Calme-toi». Puis les scénaristes ont gagné, ensuite Miloš. Et après, l’actrice, l’acteur, puis le meilleur film. Je me souviens qu’après la cérémonie, j’ai dit à Miloš : «C’est fini, on ne fera plus jamais mieux. Nos carrières sont sur la pente descendante.» Et on en a ri. Il me manque aujourd’hui, tout comme beaucoup de gens impliqués dans ce film. Ken Kesey n’est plus là. Mon partenaire de production, Saul Zaentz, est également parti. Et mon père, qui a eu l’intelligence de repérer ce projet dès le départ, est parti lui aussi…

« Un cancer de stade quatre, ce n’est pas des vacances. J’ai eu de la chance. »

En parlant de ces grands noms, qui ne sont plus avec nous, vous avez vous-même traversé un combat contre la maladie. Vous êtes en pleine forme aujourd’hui. Pouvez-vous parler de votre parcours et de votre chemin vers la guérison ?
Vous savez, un cancer de stade quatre, ce n’est pas des vacances. Vraiment. Mais il n’y a pas le choix, n’est-ce pas ? Donc, j’ai suivi le programme avec chimiothérapie et radiothérapie, et j’ai eu de la chance. J’avais deux amis à cette époque qui n’ont pas eu cette chance. Il y avait un groupe de chanteurs appelé Ashford and Simpson. Nick Ashford est décédé du même cancer que moi. Et Larry Hagman, l’acteur qui jouait dans Dallas, a aussi eu le même cancer. Je me souviens avoir parlé avec lui, parce que j’étais un peu en avance sur lui dans le traitement. Je lui ai partagé ce à quoi il pouvait s’attendre. J’ai eu de la chance, je suppose, avec le suivi médical, et j’ai eu la chance de pouvoir continuer à travailler, parce qu’on a pu gérer ça avec la radiothérapie et la chimio. Sinon, une opération m’aurait empêché de parler, de m’exprimer, en plus de retirer une partie de la mâchoire. Cela aurait été très limitant pour un acteur. Donc, j’étais heureux de l’avoir évité. J’ai pu guérir.

Et poursuivre votre carrière…
Oui, j’ai eu une carrière très chargée. Je ne travaille pas depuis 2022 volontairement, parce que j’ai réalisé qu’il fallait que je m’arrête. J’ai bossé dur pendant presque 60 ans, et je ne veux pas faire partie de ces gens qui meurent sur un plateau de tournage. Donc je suis très heureux de prendre du temps pour moi. Je n’ai pas vraiment l’intention de reprendre. Je ne dis pas que je suis à la retraite parce que si un projet spécial se présente, j’y retournerai. Mais sinon, je suis très heureux. J’aime juste regarder ma femme travailler.

Il y a une série télé en préparation autour de Vol au-dessus d’un nid de coucou, racontée du point de vue du personnage du Chef Bromden, comme dans le livre de Ken Kesey. qu’en pensez-vous ?
Je veux juste dire, bonne chance pour le casting ! (Rires) Ce n’était pas facile. Ce n’était vraiment pas facile de trouver le grand chef. D’ailleurs, petite anecdote, je vais vous raconter comment s’est passé le casting du Chef Bromdem, joué par Will Sampson. On allait d’un bout à l’autre entre New York et Los Angeles pour trouver les acteurs. Et lors d’un des voyages de retour à New York, j’étais assis à côté d’un monsieur nommé Mel Lyman. Il avait un commerce de voitures d’occasion dans l’Oregon. Son père vendait beaucoup de voitures aux Amérindiens. Bref, je discute avec lui et je lui dis : «On cherche un Amérindien pour ce film, il doit être un grand gaillard et tout ça.» Et il me répond : «D’accord.»

Et ensuite ?
Six mois plus tard, je suis dans mon bureau à Los Angeles et ma secrétaire me dit : «Il y a un certain Mel Lyman au téléphone.» Il me dit : «Michael, c’est Mel Lyman. Un Amérindien est entré dans le garage l’autre jour. C’est le plus grand fils de… que j’ai jamais vu. Ce gars est un géant.» Et il nous parle de Will Sampson. Il était garde forestier spécialisé dans les incendies dans l’État de Washington. Il allait descendre en avion jusqu’en Oregon, et on devait le rencontrer à l’aéroport pour voir s’il convenait. Donc on est tous arrivés à la porte d’embarquement avant son arrivée : Jack Nicholson était là, Miloš aussi, et puis les gens ont commencé à sortir de l’avion. Et tout à coup, Will Sampson arrive, avec son chapeau de cow-boy et ses bottes. Il faisait presque deux mètres dix. Et Jack s’est exclamé : «Oh mon Dieu, c’est le chef, c’est le chef ! Il est parfait. J’y crois pas !» Et puis il a ajouté : «Attendez, est-ce qu’il sait parler ? Est-ce qu’il sait parler ? En fait, peu importe, il n’a même pas besoin de parler !» (Rires) On n’en revenait pas : on avait enfin trouvé notre acteur. Il était incroyable. On l’a emmené directement avec nous à Eugene, dans l’Oregon, car on poursuivant le casting. On était dans un petit avion privé, un petit bimoteur à hélice, très exigu. Il n’y avait pas assez de place, alors Will Sampson s’est assis à côté du pilote, et Jack Nicholson s’est assis sur ses genoux. Je ne l’oublierai jamais. Il était là, sur ses genoux, courant partout en répétant : «C’est le chef, j’y crois pas.»

« J’étais un producteur oscarisé, mais la plupart des studios refusaient encore de m’engager comme acteur. »

Quand vous avez produit Vol au-dessus d’un nid de coucou, vous avez dû quitter une série dans laquelle vous jouiez. C’est vrai qu’on vous a traité de fou ?
Je tournais en effet une série télévisée qui s’appelait The Streets of San Francisco. J’ai quitté la série après quatre saisons. Et tout le monde m’a dit : «Tu es fou !» C’était une série à succès. On me disait : «Tu vas quitter une série qui cartonne pour produire un film ?! » Ils ont quand même accepté de me laisser partir, et le film a connu un succès phénoménal. On a remporté tous ces Oscars. Je suis devenu un producteur oscarisé, mais en tant qu’acteur, je restais un acteur de télévision. Et à l’époque, bien plus qu’aujourd’hui avec le streaming, la télévision et le cinéma étaient deux mondes séparés. Il n’y avait pas de passerelle entre les deux. Les seuls exemples que je connaissais étaient Clint Eastwood et Steve McQueen, qui avaient fait de la télé avant de passer au cinéma. Mais à part eux, personne… Donc j’étais un producteur oscarisé, mais la plupart des studios refusaient encore de m’engager comme acteur. On ne me donnait pas de rôle. Il a donc fallu du temps avant que les choses évoluent.

Le cinéma s’est bonifié ?
Vous savez, sans prétendre que «c’était mieux avant», quand je repense aux autres films nommés pour l’Oscar du meilleur film en 1975… En plus de Vol au-dessus d’un nid de coucou, il y avait Un après-midi de chien, Les Dents de la mer, Barry Lyndon de Stanley Kubrick et Nashville de Robert Altman. Alors je vous pose la question : ces 20 dernières années, a-t-on vu autant de films de cette qualité, réunis la même année ?

Le film parlait de santé mentale, un sujet très en vogue aujourd’hui dans le monde. Ce n’était aps forcément le cas il y a 50 ans. Peut-on dire que Vol au-dessus d’un nid de coucou a influencé la perception de la santé mentale ?
Sous une certaine administration dans notre pays, l’un de nos présidents a décidé de supprimer les hôpitaux psychiatriques à travers le pays. Et, au final, beaucoup de personnes souffrant de troubles mentaux se sont retrouvées en prison. Cela a eu des conséquences terribles et durables, et depuis, nous n’avons cessé de nous éloigner de la possibilité d’avoir des hôpitaux psychiatriques spécialisés, dédiés uniquement aux patients atteints de troubles mentaux. C’est donc toujours un fardeau, et cela fait partie de ce dont parle Vol au-dessus d’un nid de coucou. Mais le film a eu un grand impact à sa sortie. Par exemple, je sais qu’en Floride, à l’époque, on pouvait être arrêté simplement pour comportement erratique. Si quelqu’un agissait de manière instable, cela suffisait à le faire arrêter. Et donc, les gens ont commencé à mieux comprendre tout ce processus. Mais c’est un sujet complexe, et quand on voit tous les progrès que nous faisons dans le domaine de l’intelligence artificielle, c’est fou de constater à quel point nous en savons encore peu sur notre propre santé mentale, ou sur le fonctionnement de notre cerveau.

Vous avez joué beaucoup de rôles iconiques dans des films tels que Le syndrome chinois, Basic Instinct, Chute libre, Wall Street, etc. Alors dites-nous, quel rôle est le plus proche du vrai Michael Douglas ?
Moi aussi, j’aimerais bien le savoir ! (Rires). Mais je ne sais pas vraiment. C’est une question difficile. À une époque, en tant qu’acteur, quelqu’un m’a dit très tôt : «La caméra sait quand tu mens.» Alors au début de ma carrière, j’étais très « acteur studio », je voulais toujours trouver une forme de vérité, de réalisme, etc. Et c’était vraiment difficile. Et puis, est arrivé Liaison fatale. Je me suis dit, «Bon, étudions le personnage. C’est un avocat à New York. Ok, je peux être un avocat à New York. C’est un adultère. C’est plausible (Rires). Pourquoi pas ?» Et là j’ai compris, «Attends une minute… je peux jouer ce personnage.» Je le pouvais. Et j’ai eu une révélation : de quoi parle-t-on ? Jouer, c’est mentir. C’est ça le métier. Tout ce que je fais, c’est essayer de vous convaincre que ce que je dis est vrai. Et cette prise de conscience m’a totalement libéré, et a rendu le jeu beaucoup plus agréable. Parce qu’on réalise qu’on peut faire à peu près tout ce que le rôle exige.

« Je ne travaille pas et je ne cherche pas de travail. Mon jeu de golf s’améliore. »

Vous avez un secret pour vous fondre dans vos rôles ?
Je pense que ce qui me différencie peut-être d’autres acteurs, c’est le fait d’être aussi producteur. Et à ce titre, je porte beaucoup plus d’attention à l’histoire et au scénario qu’à mon propre rôle. J’ai pu apprendre ça très tôt. Quand j’ai commencé, je travaillais dans un théâtre d’été, dans une conférence nationale de dramaturgie, où l’on travaillait sur de nouveaux textes, du théâtre inédit. Les acteurs pouvaient être n’importe qui, car on changeait sans cesse de rôles. Et j’ai compris : «Voilà ce qui compte. En tant qu’acteur, si je ne joue pas le rôle, 20 autres peuvent le faire. Mais le vrai trésor, c’est le texte.» Donc ma carrière s’est vraiment construite autour de bons scénarios. Parfois, j’ai un bon rôle. Et parfois, c’est Sharon Stone qui a le bon rôle. (Rires)

Vous êtes toujours en contact avec Jack Nicholson, qui était la tête d’affiche de Vol au-dessus d’un nid de Coucou ?
Oui, je suis en contact avec Jack. Il a 88 ans maintenant. Il va bien. Une des choses que j’ai apprises en voyant Vol au-dessus d’un nid de coucou et avec la magie de Jack Nicholson, c’est que Jack est littéralement plus libre devant une caméra que dans la vraie vie. Il utilise la caméra comme excuse pour se dévoiler, et c’est un talent vraiment extraordinaire qu’il possède. Aujourd’hui, il est en bonne santé, mais un peu ermite. Jack est en forme, mais si on veut le voir, il faut aller chez lui. Il vit dans un endroit très isolé, mais un jour, un paparazzi a réussi à prendre une photo de lui sur son balcon, et c’était une mauvaise photo du matin, avec les cheveux en bataille. Je dois dire qu’il avait l’air un peu fou. Alors sa fille, Jennifer, face à toutes les réactions, lui a dit : «Papa, je pense que tu devrais te bouger…» Elle sait qu’il adore les matchs de basket, et il y allait toujours. Alors, dès le lendemain de la publication de cette photo, Jack était au match de basket, avec ses lunettes de soleil, au premier rang, assis là, juste pour dire : «Tout va bien. Aucun souci. Je suis là.» Donc il va bien…

Pour terminer, quels sont vos projets pour l’avenir ?
Je suis un livre ouvert. Je ne travaille pas et je ne cherche pas de travail. Mon jeu de golf s’améliore. Je n’ai aucun projet à vous annoncer. J’ai juste un petit film indépendant en cours, pour lequel j’essaie d’obtenir un bon scénario, mais c’est tout. Catherine ( Catherine Zeta-Jones, sa femme, Ndlr.) a 25 ans de moins que moi. Elle est très occupée en ce moment, et je pense que, dans l’esprit de maintenir un bon mariage, je suis content aujourd’hui de jouer le rôle de l’épouse, vous voyez ? (Rires)

Propos recueillis par Lucy Allen pour Entrevue

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