Deux siècles après une injustice historique, la question dérange encore : la France doit-elle rendre à Haïti l’argent qu’elle lui a extorqué pour reconnaître son indépendance ? Le 17 avril 1825, le roi Charles X signait une ordonnance aussi cynique que fondatrice : la jeune république haïtienne, née dans le sang et la révolte des esclaves, devait verser 150 millions de francs-or à son ancienne puissance coloniale pour obtenir la reconnaissance de son existence. Une rançon d’État. Une rançon de l’histoire. L’affaire, qualifiée aujourd’hui de « dette coloniale », a brisé l’élan de développement d’Haïti. Dès les premières années, l’île a dû contracter des prêts auprès de banques françaises pour honorer cette dette impossible. Résultat : un engrenage de remboursement et d’intérêts, qui durera jusqu’aux années 1950. Même après une réduction de l’indemnité à 90 millions de francs en 1838, le fardeau est resté écrasant. Au total, Haïti aura versé l’équivalent de 560 millions de dollars actuels, selon The New York Times. Une somme qui, réinvestie, aurait pu rapporter jusqu’à 115 milliards de dollars sur deux siècles. À la place, Haïti est devenue l’un des pays les plus pauvres de la planète.
Une injustice devenue tabou diplomatique
Les premières demandes de restitution ne sont pas nouvelles. Dès 2003, le président haïtien Jean-Bertrand Aristide avait chiffré sa requête : 21,7 milliards de dollars. Depuis, le sujet revient régulièrement dans les discours de l’ONU, des dirigeants caribéens, et plus récemment du président du Conseil présidentiel haïtien, Leslie Voltaire, qui en a fait un point d’honneur dans son allocution du 1er janvier 2025. Mais à Paris, les réponses restent feutrées, voire embarrassées. Pour Jean-Marc Ayrault, président de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, une restitution financière est « irréaliste » deux siècles plus tard. Il préfère parler de « réparation morale » et de « nouveaux équilibres » dans la relation postcoloniale. Il évoque des programmes de développement, d’éducation, de lutte contre le réchauffement climatique. Peut-être. Mais pour beaucoup, cela ne répond pas au cœur du problème : Haïti a payé pour son indépendance. Chèrement. Et la France n’a jamais rendu l’argent.
Macron attendu au tournant
Alors que ce 17 avril marque le bicentenaire exact de l’ordonnance de 1825, l’Élysée est attendu sur une déclaration officielle. Selon la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, Emmanuel Macron pourrait poser les premiers jalons d’une « nouvelle ère » entre Paris et Port-au-Prince. En janvier, le président aurait même glissé à Leslie Voltaire le mot – tabou – de « restitution ». Une mention absente du compte rendu officiel de l’entretien, ce qui en dit long sur la prudence de l’État français. Pour l’heure, la position diplomatique reste floue. Une source évoque le soutien de la France aux chercheurs qui travaillent sur cette période de l’histoire, ainsi que 40 millions d’euros d’aide versés à Haïti en 2024. Mais sur la dette coloniale, pas un mot clair. La mémoire, oui. Les réparations, peut-être. L’argent, toujours pas. Reste à savoir si cette date du 17 avril 2025 marquera un tournant ou une énième esquive. Pour Haïti, la blessure est ancienne. Mais tant que la France évitera de la regarder en face, elle continuera de saigner.