Reportage exclusif de notre envoyée spéciale au Yémen Jessica Pierné

Aujourd’hui, pour notre rubrique Évasion, nous avons choisi de vous emmener au Yémen. Pays situé à la pointe sud-ouest de la péninsule d’Arabie, entouré de l’Arabie Saoudite, Oman, Djibouti et l’Érythrée, il offre un contraste saisissant. Si ses paysages sont à couper le souffle, le Yémen est malheureusement l’un des pays au monde les plus difficiles pour la gent féminine. Privées de liberté, les femmes yéménites ont été les plus violentées dans le monde ces dernières années, dans une indifférence quasi générale. Bien que cette destination soit très fortement déconseillée aux touristes, le pays étant touché par la guerre civile opposant le gouvernement aux rebelles chiites Houthis, nous avons pu nous y rendre et faire la rencontre de quelques femmes. Si certaines ont peur de parler, d’autres aimeraient que le monde les regarde un peu plus. Entrevue leur rend hommage…

La privation des libertés
Si le Yémen est un pays magnifique, il comporte ses parts d’ombre, notamment sur la question des femmes. Les médias n’en parlent jamais, mais les femmes yéménites ont été les plus violentées dans le monde ces dernières années, puisque 63% d’entre elles, soit 6 millions de femmes, sont victimes de violences. Les organisations de défense des droits de l’homme qualifient ces violences, perpétrées par l’État, la société et la famille, d’endémiques. Au Yémen, les femmes n’ont pas de pouvoir et n’ont aucune façon de se protéger. C’est le cas de Nadiya ( photo ci-dessous ), que nous avons rencontrée, et qui a été contrainte de rester au Yémen. Elle nous confie : « J’ai obtenu une bourse pour étudier au Caire, mais les Houthis n’ont pas voulu me laisser quitter le Yémen en m’empêchant de monter dans l’avion. Mes droits ont été bafoués. Je voulais étudier et voyager pour construire mon avenir, mais je suis condamnée à vivre comme une prisonnière dans ce pays où les femmes n’ont aucun droit. »

Nadiya avait obtenu une bourse pour réaliser son rêve : étudier au Caire, en Égypte. Mais on ne l’a pas laissée monter dans l’avion

Le combat
Dans ce pays où le mariage forcé des filles précoces est très répandu, nous avons rencontré Asia Almashrqi, qui joue un rôle essentiel auprès des femmes yéménites. Issue d’une famille pauvre de Sanaa, la capitale du Yémen, Asia a débuté sa carrière comme enseignante. Au fil du temps, elle devient directrice d’une école de filles, mais sa participation à une campagne humanitaire va changer sa vie. « Le véritable changement social doit venir de l’intérieur de la communauté elle-même», nous dit-elle. En 2015, après le début du conflit qui allait forcer 4,5 millions de Yéménites à fuir leurs foyers et engendrer l’une des pires situations d’urgence humanitaire au monde, Asia décide de créer une fondation pour aider les femmes yéménites et les réfugiés victimes du conflit. La fondation permet d’accueillir des enfants réfugiés, dont beaucoup avaient perdu leurs parents. En tant que femme à la tête de l’une des plus grandes ONG du pays, Asia a dû composer avec les restrictions et la guerre au Yémen. Elle s’est occupée des femmes les plus vulnérables, celles qui ont été violées et torturées. « J’ai de l’espoir pour le Yémen et je suis convaincue que la situation dans notre pays va changer pour le mieux.»


Les femmes au service de l’effort de guerre
Depuis 2017, on peut voir des femmes policières au Yémen. Vêtues d’un niqab noir et d’un béret estampillé de l’aigle national, elles sont en tout 300 à assurer la sécurité et le maintien de l’ordre à Marib, qui est l’un des hauts lieux de l’ancien royaume de Saba. Dans une pièce d’un préfabriqué, elles peuvent fouiller et entendre des suspectes. Une révolution, alors que la petite société tribale de la région, avant la guerre, ne reconnaissait pas l’autorité étatique et encore moins celle des femmes. Mais si les femmes contribuent à l’effort sécuritaire, elles sont aussi utilisées à des fins répressives, par le gouvernement ou les rebelles.

Les femmes dépendantes de leur « chaperon »
Si certaines femmes arrivent à se faire une place au Yémen, d’autres vivent un véritable calvaire au quotidien. Ici, les hommes ont tout pouvoir et sont considérés comme les « protecteurs » des femmes et des familles. En l’absence d’un parent masculin, les femmes risquent de subir des violences physiques ou sexuelles sans que leur parole puisse être entendue. Il est donc très dangereux pour une femme de sortir sans leur chaperon, dont elles sont totalement dépendantes. Elles doivent par ailleurs s’occuper de leur foyer et sont chargées de trouver de l’eau et de la nourriture, afin de nourrir les enfants dans un pays qui ne cesse de se dégrader à mesure que le conflit se poursuit. Plus de la moitié des Yéménites ne mangent pas à leur faim…



L’île de Socotra, une note d’espoir
Dans ce pays ravagé par la guerre, de nombreuses femmes ont trouvé refuge dans l’archipel yéménite de Socotra. Surnommée « les Galápagos de l’océan Indien », cette île paradisiaque est connue pour ses plantes endémiques comme les arbres à encens et les splendides dragonniers de Socotra. La résine de cet arbre est utilisée par les femmes yéménites comme vernis à ongles ou remède contre les maux de ventre. On raconte par exemple qu’après avoir accouché, une femme doit boire de l’eau mélangée à la résine. « Cet arbre est la chose la plus importante qui existe sur l’île », déclare Samia, notre guide yéménite. Dans ce cadre enchanteur, Marco Polo écrivait dans Le Livre des Merveilles que les habitants de Socotra étaient des mages et que les femmes pratiquaient la magie noire.




Un petit pas vers l’émancipation des femmes
Si le Yémen assombrit de plus en plus la vie des femmes, l’archipel de Socotra, situé à 352 kilomètres des côtes yéménites et classé au patrimoine mondial de l’Unesco, est devenu un refuge pour de nombreuses familles meurtries par des années de guerre sur le continent. Ici, les femmes ont plusieurs métiers et peuvent même se baigner en famille, comme nous pouvons le voir sur nos photos. Ce chemin vers la liberté vient du tourisme qui a permis de jouer un rôle important dans l’émancipation des femmes.


Les enfants très souriants, mais touchés par la malnutrition
Ici, à Socotra, les enfants, très curieux du monde qui les entoure, viennent à la rencontre des voyageurs et sont très souriants. Ils respectent la nature et leur environnement. C’est peut-être pour cette raison que Socotra est la seule île au monde où aucun reptile, aucun oiseau ni aucune plante n’a disparu au cours des 100 dernières années. Une note d’optimisme pour ce pays marqué par la pauvreté : d’après les Nations Unies, 2,3 millions d’enfants souffrent de malnutrition aiguë. Un drame absolu trop peu évoqué dans les médias…



