Malgré des décennies de cohabitation avec la centrale du Bugey, les habitants de l’Ain n’avalent pas sans réserve le projet de deux nouveaux réacteurs nucléaires EPR2. Le rapport publié par la Commission nationale du débat public (CNDP) donne un aperçu sans filtre des inquiétudes locales après plusieurs mois de concertation publique autour de l’implantation envisagée à Loyettes, à seulement 25 kilomètres de Lyon. Plus de 3 400 personnes ont participé aux neuf réunions organisées entre janvier et mai 2025. Si certains se montrent sensibles aux promesses d’emploi ou aux enjeux stratégiques liés à la souveraineté énergétique, beaucoup expriment un profond malaise. La densité de population à proximité du site inquiète particulièrement : entre Lyon et Genève, ce sont deux métropoles d’un million d’habitants qui se trouvent à portée immédiate des installations. Une configuration radicalement différente des autres projets d’EPR2, comme à Penly ou Gravelines, plus isolés géographiquement.
Le Rhône, source de tensions environnementales
C’est le fleuve qui cristallise les débats les plus sensibles. Contrairement aux précédents EPR, tous situés en bord de mer, celui de Bugey serait le premier du genre à puiser dans un grand cours d’eau. Le débit, la qualité, la température de l’eau, mais aussi les rejets chimiques et radioactifs potentiels alimentent une série de craintes exprimées par les riverains et les associations environnementales. Le risque d’échauffement des milieux aquatiques et les conséquences sur la biodiversité du Rhône sont au cœur des préoccupations. À cela s’ajoutent les effets collatéraux du chantier. Certains redoutent une concurrence accrue sur les métiers déjà en tension, notamment dans le bâtiment, et une saturation des infrastructures routières locales, notamment autour du futur pont du Rhône. L’impact possible sur le tourisme et l’agriculture, deux piliers économiques du territoire, n’a pas non plus été éludé.
Les interrogations financières ne sont pas en reste
Le flou sur le coût des deux réacteurs prévus à Bugey a nourri la méfiance. Le programme complet des six EPR2 – deux à Penly, deux à Gravelines, deux à Bugey – représente un investissement global de 67,4 milliards d’euros. Une somme colossale, dont les modalités de financement restent floues, ce qui n’a pas échappé aux participants au débat. Le calendrier, lui, avance. Si rien ne vient entraver la suite de la procédure, les travaux préparatoires pourraient débuter dès 2027. Les réacteurs seraient mis en service à l’horizon 2040. La réponse officielle des maîtres d’ouvrage est attendue le 15 octobre prochain, suivie un mois plus tard de l’avis définitif de la CNDP sur la prise en compte des remarques du public. Mais pour l’heure, le cœur de l’Ain ne bat pas à l’unisson avec l’atome.