SÉOUL — La Corée du Sud s’apprête à élire un nouveau président mardi, à l’issue d’une période de profonde crise politique marquée par la destitution du conservateur Yoon Suk Yeol, évincé après avoir brièvement instauré la loi martiale en décembre. Le scrutin anticipé, organisé dans l’urgence, désignera un successeur dès le lendemain, sans période de transition habituelle.
Le favori de cette élection est le libéral Lee Jae-myung, candidat du Parti démocrate, qui bénéficie d’une nette avance dans les sondages, portée par le rejet massif suscité par l’ancien président. Les enquêtes d’opinion le créditent de 46 % à 49 % des intentions de vote, contre 35 % à 37 % pour son principal rival conservateur, Kim Moon Soo, ancien ministre du Travail. La candidature de Kim peine à séduire, en partie à cause de son refus de désavouer Yoon et de sa tentative infructueuse de rallier les autres partis de droite.
Lee, battu de justesse par Yoon en 2022, a joué un rôle central dans l’impeachment de ce dernier, en menant deux votes parlementaires pour annuler la loi martiale, suivis de l’invalidation de Yoon par la Cour constitutionnelle en avril. Il promet de faire la lumière sur les abus de pouvoir de l’ancien président et n’exclut pas de sanctionner les responsables. Ses détracteurs craignent toutefois qu’il aggrave les divisions politiques et instrumentalise la justice à des fins partisanes.
La campagne électorale a été particulièrement virulente, marquée par des attaques personnelles et des propos sexistes. Lors d’un débat télévisé, Lee a qualifié Kim de « marionnette de Yoon », tandis que Kim l’a accusé de vouloir instaurer une « dictature des monstres ». Un autre candidat mineur, Lee Jun-seok, a provoqué l’indignation en recourant à des images obscènes pour s’en prendre au fils de Lee Jae-myung, accusé d’insultes misogynes sur internet.
Paradoxalement, ni le programme nucléaire nord-coréen ni les tensions commerciales avec les États-Unis ne sont devenus des thèmes majeurs du débat, alors même que le nouveau président devra très vite affronter ces dossiers. La pause de 90 jours décrétée par Donald Trump sur les tarifs douaniers mondiaux expire le 9 juillet, et une décision de justice américaine sur la légalité de ces taxes reste suspendue à un appel. Tandis que Kim promet une rencontre rapide avec Trump, Lee critique l’empressement du gouvernement sortant à négocier un accord sans vision à long terme.
Face aux menaces venues du Nord, Kim défend une ligne dure, proche de celle de Yoon, axée sur le renforcement militaire et l’alliance avec les États-Unis. Lee, lui, se dit ouvert au dialogue avec Pyongyang mais admet que les conditions ne sont pas réunies pour un sommet avec Kim Jong Un. Il soutient cependant les efforts de Trump pour relancer la diplomatie nucléaire.
Le principal défi intérieur pour le futur chef de l’État sera de panser les blessures d’un pays profondément polarisé. L’affaire Yoon a enflammé les rues, entre manifestations de soutien et de colère. L’ancien président avait lui-même alimenté les tensions en accusant l’opposition de trahison et en évoquant des fraudes électorales sans preuve, inspirant des rassemblements aux slogans trumpiens comme « Stop the Steal ».
Lee promet la réconciliation et assure qu’il ne cherchera pas à se venger de ses adversaires s’il est élu. Mais beaucoup redoutent qu’il se serve des enquêtes sur la loi martiale pour faire taire ses opposants. Le procès très médiatisé de Yoon pour rébellion — un chef d’accusation passible de la peine de mort ou de la perpétuité — risque d’occuper durablement le paysage politique sud-coréen.