Le 14 novembre 1913, Marcel Proust fait paraître à compte d’auteur Du côté de chez Swann, premier volume d’À la recherche du temps perdu. Le roman, refusé successivement par plusieurs grandes maisons d’édition, arrive finalement chez Bernard Grasset dans un relatif anonymat, porté uniquement par la détermination d’un écrivain que critiques et éditeurs jugent alors difficile, obscur ou trop mondain. Ce livre inaugure pourtant l’une des plus ambitieuses œuvres littéraires du XXᵉ siècle, un projet auquel Proust consacrera près de vingt ans et qui transformera en profondeur la forme romanesque.
Un manuscrit incompris avant d’être révélé
Lorsque Proust soumet son texte aux éditeurs, les réactions sont souvent hostiles. L’ampleur du manuscrit, sa syntaxe sinueuse, sa structure sans chapitres ni respirations déroutent les lecteurs professionnels. L’éditeur Fasquelle rejette l’ouvrage après un rapport catastrophé, et chez Ollendorff, on raille le style de l’auteur, incapable selon eux de produire autre chose que des pages interminables sur un personnage qui cherche le sommeil.
Même la jeune Nouvelle Revue Française décline le texte. André Gide, lecteur du manuscrit, prendra plus tard sur lui la responsabilité de ce refus qu’il qualifiera d’erreur capitale. Face à ces portes closes, Proust se tourne vers Bernard Grasset, qui accepte de publier Du côté de chez Swann à condition que l’auteur finance lui-même les frais d’impression et de promotion. Tiré à 1 750 exemplaires, l’ouvrage attire rapidement l’attention d’un petit nombre de critiques enthousiastes, amorçant la reconnaissance d’un écrivain encore considéré comme un dilettante mondain.
L’année suivante, en 1914, Jacques Rivière défend avec passion le roman dans la NRF, ouvrant la voie à une collaboration future : dès 1919, c’est finalement chez Gallimard que paraîtra la suite d’À la recherche du temps perdu, et que passera Du côté de chez Swann dans une nouvelle édition remaniée par l’auteur.
La naissance d’un monde littéraire nouveau
Du côté de chez Swann inaugure une architecture romanesque qui accompagnera le narrateur sur plus de trois mille pages. Le volume se compose de trois parties : « Combray », retour à l’enfance et aux paysages originels ; « Un amour de Swann », récit autonome d’une passion amoureuse destructrice ; et « Noms de pays : le nom », où le narrateur adolescent rêve de lieux encore inaccessibles.
Avec le fameux épisode de la madeleine et le motif des deux « côtés » celui de Swann et celui des Guermantes Proust pose les bases d’un univers dans lequel la mémoire, les sensations et le passage du temps déterminent la structure même du récit. Les personnages, loin d’être figés, évoluent, changent, se déforment au fil des années, incarnant pour la première fois dans le roman français une temporalité pleinement vécue.
La parution de Du côté de chez Swann marque ainsi le début d’un cycle littéraire monumental. Après la guerre, Proust poursuit la publication des volumes suivants et reçoit en 1919 le prix Goncourt pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Miné par la maladie mais travaillant sans relâche, il ne verra pas la fin de l’édition complète de son œuvre, qu’il laisse en partie annotée et corrigée à sa mort en 1922.
Le livre publié ce 14 novembre 1913, d’abord mal compris et financé par son propre auteur, est devenu depuis l’une des pierres angulaires de la littérature moderne. À travers cette première entrée de la Recherche, Proust inaugure non seulement une nouvelle façon d’écrire, mais aussi une nouvelle manière de comprendre la mémoire, le temps et la vie elle-même.