La scène est presque devenue banale depuis des années. À proximité des supermarchés, des individus, de tous sexes, de tous âges et désormais de toutes CSP, fouillent dans les bacs à ordures de la grande distribution. Leur objectif : récupérer des victuailles invendues et retirées des rayons, mais néanmoins consommables. Car en France, alors que des millions de personnes dépendent de l’aide alimentaire, chaque habitant jette en moyenne chez lui 19 kg de nourriture encore consommable par an, contribuant à un total d’environ 3,8 millions de tonnes de denrées encore consommables jetées chaque année sur l’ensemble de la chaîne alimentaire.
À l’échelle de la planète, c’est près d’un milliard de tonnes de nourriture qui finit à la benne sans avoir été consommé. Ce gaspillage s’observe à tous les échelons du processus de distribution, du producteur au consommateur. Normes de taille ou de calibre, obsession d’une cosmétique parfaite du produit, course à la fraîcheur, respect de la date limite de consommation… Les raisons de ce gaspillage sont nombreuses, mais ne le justifient pas. Pire, ce gâchis s’opère au détriment des banques alimentaires qui peinent à s’approvisionner. En effet, la grande distribution préfère parfois jeter cette nourriture plutôt que de la donner, car elle craint qu’un marché parallèle ne se crée. Et ce malgré la première loi anti‑gaspi, votée en 2016 et renforcée depuis, mais qui reste très insuffisante.
Une loi anti-gaspi loin d’être assez efficace, chiffres à l’appui
En France depuis 2016, la loi anti‑gaspillage pour une économie circulaire (loi AGEC) oblige les supermarchés de plus de 400 m² à proposer leurs invendus encore consommables à des associations d’aide alimentaire et interdit de rendre impropres à la consommation des denrées encore bonnes (par exemple en les détruisant volontairement). Les contrevenants s’exposent à des sanctions, y compris une amende pouvant atteindre jusqu’à 0,1 % de leur chiffre d’affaires. Problème : les contrôles restent insuffisants et surtout pas du tout dissuasifs. Certains établissements continuent malgré tout de jeter.
Alors certes, tout n’est pas noir : depuis l’entrée en vigueur de la loi AGEC, les grandes surfaces ont été poussées à repenser leur gestion des invendus. Promotions ciblées, réductions de prix sur les produits proches de la date de péremption, et organisation interne pour limiter les pertes : autant de mesures qui commencent à porter leurs fruits. Prochaine évolution : les salariés pourront bientôt récupérer eux-mêmes certains invendus, une initiative qui n’arrive pas trop tôt et qui pourrait réduire encore le gaspillage.
Pour autant, malgré ces efforts, le chemin reste long. Très long. En 2023, près de 3,8 millions de tonnes de denrées encore consommables ont été jetées (en additionnant ce que les Français jettent chez eux et ce que les magasins détruisent), soit environ 55 kg par habitant. Chaque minute, plusieurs milliers de kilos disparaissent dans les poubelles françaises. Comparé à 2021, où ce chiffre atteignait 4,3 millions de tonnes, la baisse est bien là mais reste largement insuffisante. 10.000 tonnes de nourriture viable sont jetées par jour, soit 7.200 kg par minute. Entrevue dénonce ce gâchis !
Les normes et le calibrage
Les exigences de la grande distribution participent largement à ce phénomène de gâchis. Pour fixer leurs prix et garantir une uniformité des produits, les enseignes imposent aux agriculteurs un calibrage précis des fruits et légumes. Les produits qui ne répondent pas à ces critères ne sont souvent même pas récoltés, entraînant la destruction d’une partie importante des récoltes, allant parfois entre 15 et 20% ! Les consommateurs ne voient que le produit final, mais derrière ces étals parfaitement alignés se cachent des quantités considérables de nourriture gaspillée.
L’apparence des produits
La recherche d’une esthétique parfaite accentue encore le problème. Les fruits et légumes, manipulés et exposés en libre-service, s’abîment rapidement. Les supermarchés refusent fréquemment de mettre en vente des produits jugés imparfaits, même s’ils sont parfaitement comestibles. En France, ces exigences représentent plus de 560 000 tonnes de déchets par an dans la grande distribution.
Une gestion aberrante des stocks
Auparavant, les magasins passaient commande en fonction de leurs stocks. Mais la modernisation des commandes et l’automatisation des stocks ont eu un impact dramatique sur le gaspillage. Les enseignes doivent commander un assortiment complet de produits en même temps. Mais ce procédé accroît les pertes. On considère qu’en moyenne, 1% de chaque caddie est jeté par le magasin.

Les DLC, fossoyeuses de marchandise saine
La date limite de consommation (DLC) est une autre source importante de pertes. De nombreuses enseignes appliquent un règlement interne parfois bien trop strict, comme le montre un document que nous avons récupéré : 7 jours avant la DLC pour des œufs, 6 pour le frais, 30 jours pour le lait, 60 jours pour les surgelés… Pourtant, des tests prouvent que la DLC d’un yaourt pourrait être prolongée de 10 jours. Pour ne pas casser le marché ou ne pas alimenter un marché parallèle, ces produits ne sont pas forcément revendus à des enseignes discount mais bel et bien détruits, alors qu’ils pourraient profiter aux plus démunis…

Des pressions sur les salariés
La grande distribution met aux ordures une grande quantité de nourriture. Pour autant, elle n’accepte pas que certains de ses salariés, peu fortunés, se servent dans les poubelles. Ainsi pour avoir récupéré des aliments dont la DLC était dépassée, des employés ont reçu des lettres de licenciement pour vol, quand d’autres doivent déverser de l’eau de javel sur de la nourriture afin qu’elle ne soit pas récupérée. Et ce malgré la loi anti-gaspillage, la faute à des contrôles insuffisants ! Heureusement, cette loi est sur le point d’évoluer : les salariés devraient bientôt être autorisés à récupérer eux-mêmes certains invendus plutôt que de les détruire ou les jeter. Une mesure bienvenue, mais qui arrive après des années et des années de gaspillage inutile…

Un énorme gaspillage dans les hôpitaux et les prisons
S’il est difficile de donner des chiffres précis, la restauration des établissements de santé enregistrerait de très gros volumes de gaspillage. Dans les hôpitaux, certains patients, incapables d’avaler quoi que ce soit du fait de leur maladie, reçoivent malgré tout un plateau-repas, qui finit à la poubelle. Alors certes, la nourriture en milieu hospitalier n’est pas la plus appétissante. Mais en pensant à ceux qui ont faim, il est dommage qu’elle finisse à la poubelle.
Même chose dans les prisons : le gaspillage alimentaire existe aussi dans les établissements pénitentiaires français, où la restauration collective servie chaque jour à des dizaines de milliers de détenus entraîne des pertes non négligeables lorsque des repas préparés ne sont pas consommés, que ce soit parce que des détenus renoncent à certaines préparations ou grâce à des ressources alternatives comme la « cantine » interne. Les images exclusives que nous avons obtenues de barquettes de nourriture jetées dans les prisons françaises en sont la triste preuve.
Conscient de cet enjeu, le ministère de la Justice a intégré la réduction du gaspillage dans son plan ministériel de transition écologique 2025‑2027 avec un objectif de réduire les déchets alimentaires de 25% d’ici 2027, et les mesures déjà adoptées, comme le passage de barquettes individuelles à des bacs multi‑portions et l’ajustement des quantités produites selon les besoins, ont permis de diminuer les pertes à environ 6% des quantités préparées (environ 80 g de biodéchets par repas), chiffre comparable à celui observé dans d’autres secteurs de la restauration collective. Un chiffre encore très insuffisant toutefois…

Quelles solutions ?
Selon les organismes de lutte contre le gâchis alimentaire comme France Nature Environnement, le gaspillage alimentaire résulte de l’urbanisation, du changement de rapport à la nourriture et de la complexité du système de production, distribution et consommation, où chaque acteur est partiellement déresponsabilisé.
Les responsabilités sont partagées : les agriculteurs peuvent laisser des produits non récoltés à cause de prix trop bas, l’industrie agroalimentaire exige des produits calibrés pour les machines, la distribution retire des produits avant la date de péremption pour maintenir les rayons pleins, et les consommateurs achètent trop, recherchent des aliments parfaits et oublient des produits au fond du frigo, le gaspillage étant intégré dans le prix final qu’ils paient. Les grandes surfaces détruisent des invendus, parfois pour décourager la récupération par des populations précaires ou éviter un marché parallèle, tandis que les dons aux associations caritatives constitueraient une solution, nécessitant cependant des moyens pour stocker et distribuer correctement les denrées.
Pour réduire le gaspillage, les organismes luttant contre le gâchis prônent une prise de conscience générale, un dialogue entre tous les acteurs afin d’identifier les pratiques génératrices de pertes, l’implication des pouvoirs publics et des ressources suffisantes pour une limitation durable.