Par Jérôme Goulon. Ce mardi, Robert Redford, véritable légende du cinéma américain, est décédé à l’âge de 89 ans. Né en 1936 à Santa Monica, il s’est imposé dès les années 1960 comme acteur charismatique, avant de devenir réalisateur et producteur engagé. Robert Redford a marqué l’histoire du 7ᵉ art avec des rôles cultes, notamment dans Butch Cassidy et le Kid (1969), L’Arnaque (1973) ou Les Hommes du président (1976). En tant que cinéaste, il a remporté l’Oscar du meilleur réalisateur pour Ordinary People (1980). Robert Redford était aussi le fondateur du Sundance Institute et du Sundance Film Festival, devenu la référence mondiale du cinéma indépendant. Engagé pour l’environnement et la démocratie, il incarnait l’image de l’artiste à la fois populaire, exigeant et militant. Nous l’avions interviewé plusieurs fois pour Entrevue, notamment en 1995, pour la sortie de son film Quiz Show, qu’il avait réalisé et qui taclait sévèrement le milieu de la télévision, ou encore début 2002, à l’occasion de Spy Game Jeux d’espions, dans lequel il jouait avec Brad Pitt. En hommage à cet immense acteur, nous vous proposons de (re)découvrir notre échange avec Robert Redford… À consommer sans modération !
Entrevue : Avec Quiz Show, vous dénoncez avec beaucoup de virulence le milieu de la télévision. C’est votre nouveau cheval de bataille, la télé ?
Robert Redford : La culture moderne se dégrade systématiquement en alimentant le culte de la célébrité. Nous sommes coincés dans un monde qui fonctionne sur la gratification immédiate. Moi, ça me déprime. Je crois que les gens devraient se soucier davantage de ce qui les gouverne et refuser de faire partie d’une génération de l’immédiat. Regardez la mort de Nixon ! Les médias nous l’ont présenté comme un grand homme d’État, grâce auquel nos relations avec la Chine et l’URSS s’étaient normalisées. Mais la vérité c’est que Nixon était un escroc, un type sans cœur, un perdant mesquin qui n’a jamais admis qu’il avait tort ! Ce sont les effets pervers de la télévision et des médias ! Regardez l’affaire O.J. Simpson. Il est plus facile de se laisser distraire que de réfléchir. Ce qu’il faut, c’est ranimer l’esprit individualiste pour reprendre en main notre destin et contrôler la politique.
« L’industrie du divertissement est insidieuse, elle imprègne tout, jusqu’aux talk-shows. Pourquoi le divertissement a-t-il un pouvoir aussi élevé et l’intellect est-il tombé si bas ? »
Ce n’est pas la première fois que vous attaquez les médias…
Les choses n’ont fait qu’empirer depuis. Pourquoi cette obsession sur O.J. Simpson ? (L’interview avait été réalisée pendant le procès O.J Simpson, Ndlr.) Parce que c’est plus facile de s’intéresser à son procès que de réfléchir aux questions de politique de santé, de délinquance et d’écologie. L’industrie du divertissement est tellement insidieuse qu’elle imprègne tout, jusqu’aux talk-shows qui vous abreuvent d’histoires fictives et vous présentent des gens créés de toutes pièces, c’est écœurant ! Et pourquoi le divertissement a-t-il un pouvoir aussi élevé et l’intellect est-il tombé si bas ?
Votre film Quiz Show, c’est un vrai programme politique alors ?
Politique, mais aussi moral. Les questions de morale telles que l’envie ou l’abus de pouvoir sont presque des sujets bibliques. Étant convaincu que nos existences sont soumises presque intégralement à une mentalité matérialiste et consumériste, le film m’a permis de montrer ce scandale. J’ai voulu mettre en lumière le conflit entre moralité et opportunisme, moralité et égoïsme, moralité et argent. Aujourd’hui, plus que jamais, la moralité est allègrement mise de côté dès qu’il est question d’argent ! Cela en dit long sur la perversion de notre monde…
La télé pervertit les gens à ce point-là ?
Quand je crevais de faim dans les années 50 à New York, je me rappelle que je regardais les jeux télévisés et que je me disais à quel point les millions de téléspectateurs qui les regardaient étaient manipulés. Tout était factice : les réponses étaient données d’avance, les concurrents jouaient un rôle et la télévision se jouait des gens exactement comme le font les politiciens aujourd’hui. La télévision est une conspiration continue de l’image : on nous dit tout ce qu’il faut apprécier, acheter et ce qu’il faut penser ! La télévision nous programme à devenir idiots.
« J’ai essayé de jouer mon rôle dans le combat contre la société de consommation de masse qui détruit notre environnement. »
Quelle place a eu la télévision dans votre enfance ?
Je suis né en 1937 et je ne me souviens que de mes siestes sur le tapis de la petite lumière verte de la radio. Et puis, brusquement, cette chose appelée télévision a fait irruption dans ma vie quand j’ai eu 11 ans. Nous ne pouvions pas nous l’offrir, et mes parents nous conduisaient jusqu’à un magasin de télés à 10 kilomètres de la maison qui laissait des appareils allumés dans la vitrine. Les gens se rassemblaient devant… Ils étaient complètement captivés par ce qu’ils voyaient. Quand on va au cinéma, c’est un acte volontaire et on sait qu’on s’évade de la réalité pendant un certain temps. La télévision, c’est autre chose, c’est comme un ami qui vous tourne autour constamment et qui n’arrête pas de vous parler…
Pourquoi avoir fondé le Sundance Institute (Une fondation ayant pour but l’aide financière des cinéastes indépendants, Ndlr.) ?
J’ai essayé de jouer mon rôle dans le combat contre la société de consommation de masse qui détruit notre environnement et je crois que petit à petit, nous faisons maintenir quelques progrès. Mais sauver les lacs et les forêts signifie que la société dans son entier doit croire que la vie vaut la peine d’être vécue et que l’avenir vaut la peine d’être protégé. Je suis un individualiste et je refuse de jouer les prêcheurs. Tout ce que je peux faire, c’est contribuer à la lutte contre le négativisme et la malaise qui nous a gagnés. Nous ne sommes pas obligés de nous comporter en moutons.
« Mon père était épris de discipline, il avait au mal à montrer son affection. Chez lui, on t’apprenait à te démerder seul. »
Question d’éducation ?
Je suis d’une famille irlandaise qui croyait à l’éthique du stoïcisme face à l’adversité. Mon père était épris de discipline, il avait au mal à montrer son affection. Chez lui, on t’apprenait à te démerder seul et à ne jamais reculer devant la bagarre… On m’a appris à compter sur moi et à ne pas me lamentez sur les inconvénients de l’existence. Je crois à cette éthique familiale parce qu’elle est le fondement de toute société digne de ce nom.
Vous aimez votre image de playboy, ou plus du tout ?
J’en suis ravi ! Je suis heureux que je ne me trouve plus aussi éblouissant, parce que je me suis toujours senti bien avec cette image, que je détestais et que je refusais. Je me souviens qu’en 1989 lorsque les critiques de Havana sont parues, on a beaucoup dit que j’avais vieilli. Mais je jouais le rôle d’un joueur ravagé par le temps : je n’avais donc rien fait pour cacher mon âge puisque cela faisait partie du personnage ! Et tout ce que les critiques ont trouvé à dire, c’est que j’avais l’air vieilli… C’est vraiment dommage que les gens ne voient les films que d’un point de vue cosmétique. Pendant toute ma carrière, je me suis efforcé de fuir le glamour, mais Hollywood a toujours voulu m’emprisonner dans ce rôle !
Pour un millionaire qui doit une partie de sa réussite à son look, ce n’est pas un peu contradictoire ?
Non ! Je n’ai jamais choisi des rôles faciles, j’ai toujours cherché à faire passer un message. Quand j’en ai eu assez de jouer la star gâtée utilisée pour vendre du film, j’ai laissé tomber… Dans les années 80, j’ai sciemment compromis ma carrière d’acteur parce que je n’y trouvais plus la passion d’antan. J’ai encore besoin de me montrer pour conserver une certaine influence et pouvoir réaliser mes propres films. J’aimerais bien qu’on me propose un grand film qui me stimulerait à nouveau. J’aime jouer, ça peut être extrêmement excitant, et je crois que mon âge me donne un avantage : les gens ne s’intéressent plus à mon look mais à mon travail d’acteur.
Qu’avez-vous à dire sur la politique aux États-Unis ?
L’avenir me fait peur. Tout s’écroule autour de nous. Nous, Américains, n’avons jamais voulu remettre en question notre comportement. Et j’ai peur qu’il soit trop tard. Depuis les Kennedy, les politiciens ne sont plus que des marionnettes.
Vous êtes très pessimiste !
Quand on voit que, quel que soit l’événement, ce qui intéresse les gens, c’est la version qu’en donneront les célébrités ! Le show-business domine notre culture et influence la façon de penser des gens, et même de la politique.
« Pour me préserver de ce monde stupide, j’ai construit ma vie loin d’Hollywood, dans les montagnes. Et je me suis occupé d’autres choses que de luxe et de fêtes. »
Quand vous étiez jeune, vous avez fait de la prison pour avoir détruit un décor et conduit en hurlant à travers Beverly Hills. Pourquoi ?
Pas de prison, de la garde à vue, et pas plus de 24 heures. À l’époque, je passais mon temps à m’envoyer en l’air, je buvais et je me battais.
Pourquoi agissiez-vous de la sorte ?
Pour sortir de l’atmosphère oppressante qui régnait chez moi. Mon père était dépressif. Obnubilé par la guerre, il transposait toutes ses angoisses sur moi. Après, je suis parti étudier l’art à l’université du Colorado. Là, on m’appelait «l’alcoolo du campus.»
Au moins, quand vous avez démarré au cinéma, cette étiquette a disparu…
Oui, je suis devenu amuseur public, puis acteur romantique. Je préférais ça… Mais j’ai vite compris que, dans le monde dans lequel j’évoluais, j’allais être traité comme un objet, me comporter comme un objet, et pire, devenir un objet ! Alors, pour me préserver de ce monde stupide, j’ai construit ma vie loin d’Hollywood, dans les montagnes. Et je me suis occupé d’autres choses que de luxe et de fêtes.
Vous êtes satisfait de votre vie ?
Oui. Je n’aurais jamais imaginé avoir une vie vie si formidable.