La frontière entre les maladies mentales pourrait être bien plus artificielle qu’on ne le pensait. Une étude génomique d’une ampleur inédite, publiée fin 2025, suggère que de nombreux troubles psychiatriques classés séparément partagent en réalité une même architecture biologique. Derrière les diagnostics distincts, la génétique dessine une carte bien différente, où les vulnérabilités mentales s’organisent en grands ensembles plutôt qu’en pathologies isolées. Pendant des décennies, la psychiatrie s’est structurée autour de classifications fondées sur les symptômes. Schizophrénie, troubles anxieux, dépression, bipolarité ou addictions ont été définis comme des entités autonomes, chacune dotée de ses critères et de ses traitements. Pourtant, la pratique clinique a toujours montré des zones de recouvrement importantes. Une majorité de patients diagnostiqués pour un trouble mental en développent un autre au cours de leur vie, sans que l’on sache clairement si ces troubles coexistent ou procèdent d’un terrain commun. C’est précisément ce que la génétique vient interroger. En analysant les données de plus d’un million de personnes, les chercheurs ont mis en évidence des liens génétiques profonds entre quatorze troubles psychiatriques majeurs. Publiée dans la revue scientifique Nature, l’étude montre que ces pathologies ne se répartissent pas de manière aléatoire, mais s’organisent autour de cinq grands ensembles génétiquement cohérents.
Des groupes biologiques plutôt que des diagnostics cloisonnés
Les résultats indiquent que certaines maladies longtemps considérées comme distinctes partagent de nombreux variants génétiques. La schizophrénie et le trouble bipolaire forment ainsi un bloc étroitement lié, tandis que la dépression, l’anxiété et le stress post-traumatique s’agrègent autour d’un autre noyau commun. Ces regroupements ne reposent pas sur la simple coexistence de symptômes, mais sur des mécanismes biologiques partagés, identifiés au niveau du génome. La majorité des variants génétiques analysés ne sont pas spécifiques à un seul trouble. Ils influencent plusieurs pathologies à la fois, ce qui remet en cause l’idée d’une cause unique par maladie. Cela suggère qu’un même terrain biologique peut se manifester sous différentes formes cliniques selon les individus, leur histoire et leur environnement. L’étude met également en lumière le rôle différencié de certaines cellules cérébrales selon les groupes de troubles. Les pathologies liées à la schizophrénie et à la bipolarité sont associées à des anomalies touchant principalement les neurones excitateurs, essentiels à la transmission des signaux nerveux. À l’inverse, les troubles dépressifs et anxieux semblent davantage liés à des dysfonctionnements des cellules gliales, notamment celles qui assurent l’isolation des fibres nerveuses. Cette distinction cellulaire renforce l’idée d’une organisation biologique profonde, bien plus structurée que les classifications actuelles. Les chercheurs, réunis au sein du Psychiatric Genomics Consortium, ont également identifié des régions génétiques particulièrement actives, dont certaines concentrent des signaux communs à plusieurs troubles. Le chromosome 11 apparaît comme un point névralgique, abritant notamment des gènes impliqués dans la régulation de la dopamine, déjà connus pour leur rôle dans les addictions et certains troubles psychotiques.
Vers une refonte de la pensée psychiatrique
Ces découvertes alimentent un débat ancien sur la pertinence des classifications psychiatriques actuelles. Si plusieurs troubles partagent une base génétique commune, la multiplication des diagnostics pourrait parfois masquer une vulnérabilité unique exprimée sous différentes formes. Dans cette perspective, un patient souffrant à la fois d’anxiété, de troubles de l’humeur et de comportements obsessionnels ne cumulerait pas nécessairement plusieurs maladies, mais présenterait un seul profil biologique sous-jacent. Pour autant, les auteurs de l’étude restent prudents. Une origine génétique commune ne signifie pas une réponse thérapeutique identique. Les traitements efficaces aujourd’hui ciblent souvent des mécanismes spécifiques et restent indispensables à la prise en charge individuelle. La génétique n’efface donc pas la complexité clinique, mais elle offre un cadre nouveau pour la comprendre. À terme, cette cartographie génétique pourrait transformer la prévention et le soin. Identifier précocement des profils à risque permettrait d’anticiper l’apparition de comorbidités et de développer des traitements agissant sur plusieurs troubles simultanément. Les chercheurs soulignent néanmoins les limites actuelles, notamment le biais des données majoritairement issues de populations européennes, qui freine une application universelle de ces résultats. La psychiatrie se trouve ainsi à un moment charnière. La génétique ne nie pas l’existence des troubles mentaux, mais elle en redessine les contours. En révélant des racines communes là où l’on voyait des maladies distinctes, elle invite à repenser en profondeur la manière de classer, comprendre et traiter la souffrance psychique.