Sous les habits du stratège éclairé, Napoléon Bonaparte nourrissait-il une véritable croyance dans les signes et les présages ? C’est l’ambition du livre Le Chat noir de Napoléon : L’Empereur et la superstition, publié en septembre 2025 par Alexandra W. Albertini et Marie‑Paule Raffaelli. En s’appuyant sur l’étude de centaines de lettres et archives, les deux autrices explorent les pratiques superstitieuses d’un homme pourtant façonné par l’esprit des Lumières.
Une éducation corse imprégnée de croyances
Selon Alexandra W. Albertini, la première influence déterminante fut Letizia Bonaparte, mère de Napoléon, très attachée aux rites religieux et superstitieux. Elle se signait trois fois pour conjurer le mauvais sort, refusait de voir trois bougies allumées simultanément (un symbole funéraire traditionnel) et transmettait à son fils cette vigilance constante face aux présages. Adulte, Napoléon perpétue ces réflexes : éviter les départs le vendredi, redouter le chiffre 13 ou encore faire les cornes pour écarter le mauvais œil.
Les autrices soulignent aussi sa conviction que certaines personnes portaient bonheur, quand d’autres attiraient la malchance. Il surnommait ainsi Germaine de Staël « l’oiseau de mauvaise augure ». À l’inverse, Joséphine devenait un véritable talisman. Il gardait sur lui un portrait miniature de sa première épouse ; le jour où celui-ci tombe et se brise, il interprète aussitôt cet accident comme le signe qu’elle est malade… ou infidèle, comme l’a expliqué Alexandra W. Albertini dans France Bleu.
Superstitions privées et rationalité publique
Le livre met également en lumière les objets protecteurs que Napoléon conservait précieusement. Parmi eux, un scarabée en or rapporté d’Égypte. Selon un témoignage cité dans Le Point, l’Empereur aurait confié à Metternich que ce talisman l’avait « peut‑être sauvé du désastre ». Sa mère lui avait aussi remis un morceau de tissu béni associé au culte de Notre‑Dame du Mont‑Carmel.
Ces pratiques n’empêchaient pas un rapport extrêmement rationnel aux phénomènes occultes. Héritier des Lumières, Napoléon rejetait les devins et médiums, qu’il considérait comme des charlatans. Il fait même arrêter Mademoiselle Lenormand, voyante consultée par Joséphine, par crainte de ses révélations. En 1810, un article du Code pénal condamne à cinq ans de prison les « escrocs » du surnaturel, une mesure directement inspirée de cette méfiance.
Sur la religion aussi, son approche reste pragmatique. Comme le soulignent les deux autrices, il voit dans le catholicisme un outil de cohésion nationale plus qu’une quête spirituelle intime, ce qui éclaire le rôle politique du Concordat de 1801.
À travers Le Chat noir de Napoléon, Albertini et Raffaelli dessinent ainsi un portrait contrasté : celui d’un dirigeant partagé entre une rationalité implacable et des croyances héritées de son enfance, qu’il réinterprète pour accompagner son destin exceptionnel. Une manière pour lui, écrivent-elles, de rationaliser l’irrationnel et de conforter sa conviction d’être porté par une étoile.