Plus de cinquante ans après sa prise, le célèbre cliché de la « Petite Fille au napalm » continue de diviser. Alors que le documentaire The Stringer (Netflix) avait déjà semé le doute début 2025, une nouvelle expertise technique vient fragiliser un peu plus l’attribution historique de cette photo à Nick Ut. Selon le photographe français Tristan da Cunha, l’Américano-Vietnamien ne pouvait pas être derrière l’objectif ce jour-là. Une remise en cause qui relance une controverse brûlante au cœur du photojournalisme.
Une légende fragilisée par une enquête technique minutieuse
À l’origine du nouveau rebondissement : l’analyse poussée de Tristan da Cunha, spécialiste de la photographie argentique. Pendant plusieurs mois, il a examiné des images et vidéos prises autour du 8 juin 1972, jour où la fillette Kim Phuc, nue et brûlée au napalm, a été photographiée courant sur une route près de Trang Bang, au Vietnam. Ce cliché, symbole planétaire de l’horreur de la guerre, est depuis toujours attribué à Nick Ut, photographe salarié de l’agence Associated Press, et récompensé par un Pulitzer en 1973.
Mais selon les conclusions de da Cunha, dévoilées par Télérama, aucun des quatre appareils portés ce jour-là par Nick Ut (deux Leica et deux Nikon) ne correspond au Pentax qui aurait servi à prendre la photo. Or, les analyses d’image y compris celles menées par Associated Press confirment que l’appareil utilisé était bien un Pentax. « Transporter quatre boîtiers toute la journée est déjà une prouesse. Pourquoi en aurait-il sorti un cinquième, plus mauvais que ceux qu’il avait déjà ? », interroge le photographe français.
Un pigiste inconnu, un Pulitzer contesté, et Netflix en embuscade
Ces révélations font écho au documentaire The Stringer, réalisé par Bao Nguyen et présenté en janvier dernier au festival de Sundance. Le film, acheté par Netflix et diffusé en France à partir du 28 novembre, donne la parole à Nguyen Thanh Nghe, un pigiste alors employé comme chauffeur pour NBC, qui affirme être le véritable auteur de la photo. « J’ai gardé cette vérité en moi pendant 50 ans. C’est moi qui ai pris la photo », déclare-t-il face caméra.
La thèse, déjà explosive, avait été traitée avec prudence par Associated Press dans un rapport interne de 97 pages publié en mai. L’agence affirmait que Nick Ut avait probablement pris la photo, tout en admettant qu’aucune preuve formelle n’excluait une autre main derrière l’objectif. Une position ambiguë, d’autant plus contestée que le directeur du bureau de l’époque est décédé, et que la fondation World Press Photo, qui avait aussi récompensé Ut en 1972, déclare aujourd’hui ne plus avoir de certitudes.
Si la véracité de l’image elle-même n’est pas mise en doute, l’attribution de sa paternité reste de plus en plus floue. En filigrane, c’est toute une question d’héritage photographique, de reconnaissance, et de justice qui se joue. Le « stringer » pourrait-il enfin sortir de l’ombre ? Réponse peut-être dans les mois à venir, à mesure que l’industrie du journalisme visuel rouvre un de ses plus vieux dossiers.