À l’occasion des 50 ans du film culte de Steven Spielberg, un roman graphique ambitieux retrace les coulisses mouvementées de Jaws. Intitulé Les Mâchoires de la peur, l’ouvrage signé Jérôme Wybon et Toni Cittadini revient avec richesse et humour sur un tournage aussi chaotique que légendaire.
Une plongée dans les eaux troubles d’un tournage devenu mythique
Publié aux éditions Huginn & Muninn dans la collection Biopik, Les Mâchoires de la peur s’inscrit dans la tendance florissante des romans graphiques qui explorent les dessous du cinéma culte. Après Les Guerres de Lucas, c’est au tour du monstre marin le plus célèbre du 7e art de faire son grand retour en cases et en bulles. Le récit débute en 1975, peu avant la sortie du film, et déroule en flash-back une véritable odyssée de production, depuis l’achat des droits jusqu’aux projections-test terrifiantes.
On y découvre un Steven Spielberg encore débutant, hésitant à se lancer dans ce projet qu’il considère d’abord comme un “film de série B”, et qui finira pourtant par lancer sa carrière. Requins mécaniques défaillants, conditions météo désastreuses, conflits sur le plateau, pressions du studio Universal… tout y est. La BD, longue de près de 300 pages, met en lumière un tournage si éprouvant qu’il a souvent été comparé à celui d’Apocalypse Now.
Une BD documentaire au ton vif et documenté
Le trait nerveux et expressif de Toni Cittadini, rehaussé d’une palette dominée par les verts aquatiques et les roses narratifs, donne vie à cet enfer logistique et humain. Si les traits de Spielberg peinent parfois à convaincre, le style visuel rend hommage à l’énergie du film et à ses coulisses rocambolesques. Le scénario, quant à lui, s’appuie sur une documentation minutieuse. On y croise une galerie impressionnante de figures hollywoodiennes : les producteurs David Brown et Richard Zanuck, les scénaristes Carl Gottlieb et Howard Sackler, ou encore les acteurs Roy Scheider, Robert Shaw et Richard Dreyfuss.
La BD revient aussi sur les multiples réécritures, les tensions entre les comédiens, les difficultés techniques liées aux trois versions du requin conçues par Bob Mattey (déjà responsable du calamar de 20 000 lieues sous les mers), ou encore le rôle crucial de la monteuse Verna Fields, oscarisée pour son travail. Le récit est ponctué de scènes emblématiques fidèlement restituées, comme l’ouverture sanglante ou la fameuse réplique « You’re gonna need a bigger boat ».
Une postface surprenante pour interroger l’impact du film
Au-delà du making-of, l’ouvrage propose une réflexion sur les conséquences culturelles du film. En guise de conclusion, les auteurs donnent la parole à l’océanographe Eric Clua, spécialiste des requins. Dans une dizaine de pages passionnantes, il démonte avec rigueur les mythes propagés par Les Dents de la mer, accusé d’avoir participé à la diabolisation injustifiée des squales dans l’imaginaire collectif.
Sans jamais sombrer dans le simple hommage ou la parodie, Les Mâchoires de la peur réussit le pari d’offrir une relecture passionnante d’un monument du cinéma. Un indispensable pour les fans de Spielberg, les amateurs de cinéma ou ceux qui, un jour, ont frissonné au son de deux simples notes de musique.