Après La Nuit du 12, Dominik Moll revient avec un drame à la tension feutrée et à la portée sociale saisissante. Dossier 137, en salles depuis le 19 novembre, s’attaque à un sujet brûlant : les violences policières, vues depuis l’intérieur. Le film met en scène une enquête de l’IGPN dans un contexte ultra sensible, celui des manifestations des gilets jaunes. En s’inspirant de plusieurs affaires réelles, dont celle de Gabriel Pontonnier, un jeune manifestant grièvement blessé en 2018, le réalisateur livre une œuvre rigoureuse et bouleversante.
Une enquête au cœur de la police des polices
Stéphanie, interprétée par une Léa Drucker sobre et habitée, est enquêtrice à l’Inspection générale de la police nationale. Avec son équipe, elle est chargée d’élucider un dossier délicat : un jeune homme, Guillaume, a été grièvement blessé par un tir de LBD lors d’une manifestation à Paris. Originaire de la même ville que la victime, Stéphanie se lance dans cette affaire avec une implication personnelle croissante, jusqu’à frôler la rupture.
Le film adopte le rythme méthodique d’un dossier d’instruction. Procès-verbaux, auditions, reconstitutions, zones d’ombre, témoignages contradictoires… Moll immerge le spectateur dans les rouages précis et pesants du travail de l’IGPN, tout en exposant les tiraillements éthiques de ceux qui, au sein de la police, sont chargés de juger leurs pairs. Un angle rarement exploré au cinéma.
Une histoire inspirée de faits bien réels
Dossier 137 puise dans plusieurs dossiers sensibles pour construire son intrigue, à commencer par l’histoire de Gabriel Pontonnier, blessé par une grenade de désencerclement à 21 ans alors qu’il manifestait pacifiquement à Paris le 24 novembre 2018. Contactée par le réalisateur en 2024, sa famille accepte de voir son histoire adaptée. Comme le confie sa mère, Dominique Rodtchenki-Pontonnier, au micro de Radio France, ce film est devenu « le seul moyen d’être entendu ». Le scénario respecte ce témoignage sans basculer dans le pathos ou la démonstration.
Le long travail d’enquête est fidèlement restitué, dans toute sa complexité : les expertises balistiques, les heures de visionnage de vidéos, les auditions éprouvantes et, au bout de sept ans, un procès qui aboutira à la relaxe du CRS mis en cause. Le film s’arrête avant ce verdict, mais donne à voir l’épuisement moral et juridique des familles qui cherchent à faire reconnaître leur statut de victime.
Une œuvre qui interroge, sans trancher
Ce que réussit Dossier 137, c’est à dépasser la dénonciation frontale. Le film ne se limite pas à un plaidoyer. Il rend compte d’un système. Il montre les pressions syndicales, la solidarité de corps au sein des forces de l’ordre, la méfiance vis-à-vis de la « police des polices », mais aussi la sincérité d’agents dévoués à faire leur travail. Stéphanie navigue entre loyauté institutionnelle et exigence de vérité, entre le poids des procédures et l’humanité des situations.
Jonathan Turnbull, vu dans Sambre, incarne son collègue avec justesse, apportant un contrepoint plus pragmatique à l’idéalisme de l’héroïne. Le duo fonctionne, porté par un scénario solide où chaque scène d’audition révèle un fragment de vérité… ou de manipulation.
Un film qui ne cherche pas le spectaculaire
Le film ne plaira pas à ceux qui attendent un thriller haletant ou une charge virulente contre la police. Il avance à pas mesurés, en suivant la logique implacable de l’instruction. Certains y verront de la lenteur, d’autres une tension contenue et une force silencieuse. Dossier 137 est un film de regard, de mots pesés, de silences qui disent beaucoup.
Comme l’a confié la mère de Gabriel Pontonnier à ICI Maine, Dossier 137 est surtout « profondément humain ». Il interroge, suscite le débat, et rappelle que, derrière les uniformes et les revendications, ce sont des vies qui se brisent.