Tarik Saleh clôt sa trilogie du Caire avec un récit au cordeau où l’industrie du cinéma devient l’outil d’un pouvoir sûr de lui. Présenté en compétition à Cannes au printemps 2025 et attendu en salles en France le 12 novembre, Les Aigles de la République suit une star happée par un projet « patriotique » qu’il croit pouvoir dompter. Emmené par Fares Fares, le film mêle comédie mordante et noirceur politique pour ausculter la fabrication d’un récit d’État.
Un acteur enrôlé pour incarner le chef de l’État
George Fahmy, idole nationale, pense pouvoir refuser d’incarner le président dans un long-métrage d’apparat. La pression monte, il cède, convaincu qu’il gardera la main sur le rôle. Le tournage lui révèle une autre réalité : un docteur Mansour intraitable verrouille la moindre réplique, les uniformes et la liturgie protocolaire encadrent la mise en scène, et l’acteur se rapproche dangereusement du premier cercle lorsqu’il entame une liaison avec l’épouse d’un général. Ce glissement de la fanfaronnade à l’enfermement structure le récit tel que l’a décrit France Télévisions, qui souligne comment l’humour du début s’efface au profit d’un thriller politique où l’artiste devient instrument.
La mise en scène moque la virilité enrubannée de médailles tout en confiant un véritable contre-pouvoir aux personnages féminins, cultivés et actifs, a relevé la même critique. À mesure que la fiction avance, la satire des « hommes-pantins » laisse place à la peur froide : l’image de la star n’est plus un masque, c’est une prise. Cette lecture du film l’assujettissement des artistes par la propagande irrigue l’ensemble de la trilogie entamée avec Le Caire confidentiel puis La Conspiration du Caire.
Clore la trilogie : coulisses, censure et industrie
Saleh ancre son histoire dans l’effervescence des plateaux et rend un hommage appuyé à l’âge d’or du cinéma égyptien, dès les premières affiches de générique. Dans un entretien accordé à France Inter, le cinéaste expliquait que la liberté de création existe « jusqu’à la frontière de la censure », comparant ce cadre à un ancien code moral du cinéma ; il décrivait aussi l’emprise tentaculaire des institutions, de l’économie aux médias, pour éclairer le contexte dans lequel évoluent ses personnages. C’est précisément ce frottement désir de cinéma, contrôle des récits qui donne sa tension au film.
La trajectoire de production raconte, elle aussi, un projet sous haute contrainte mais porté à l’international : coproduction entre la Suède, la France, le Danemark et la Finlande, tournage mené en Turquie jusqu’à l’été 2024, et soutien confirmé de 500 000 euros par Eurimages en 2024, comme l’indiquent les documents du fonds européen et la fiche technique du film. En refermant sa trilogie, Saleh n’assène pas une morale ; il observe un acteur qui croyait « jouer le président » et découvre qu’en réalité, c’est le président et, au-delà, tout un système qui écrit le rôle.