Au Théâtre du Rond-Point à Paris, le Munstrum Théâtre s’empare de Macbeth et en propose une version rebaptisée Makbeth, comme un léger décalage assumé vis-à-vis du texte original. Tragédie de pouvoir et de sang, la pièce devient ici un événement scénique total, où tout est poussé à l’extrême : images, sons, corps, matières. Un cauchemar politique et carnavalesque, mené tambour battant par Louis Arene.
Macbeth revisité : une fable politique rendue limpide
L’intrigue reste celle de Shakespeare : un capitaine victorieux apprend, par une prophétie, que la couronne est à portée de main. Poussé par son épouse, il assassine le roi, s’empare du trône, multiplie les crimes pour conserver le pouvoir et sombre dans la paranoïa.
La traduction et l’adaptation de Lucas Samain, en collaboration avec Louis Arene, resserrent le texte sur ce parcours : ambition, tentation, bascule dans la violence, puis effondrement. La langue est allégée sans être appauvrie, la fable politique parfaitement lisible. L’univers, lui, se déplace vers un Moyen Âge fantasmé, traversé d’images punk et apocalyptiques qui donnent à la pièce des résonances très contemporaines.
Munstrum Théâtre : la fabrique des monstres
Fondé en 2012 par Louis Arene et Lionel Lingelser, le Munstrum Théâtre s’est fait connaître avec Le Chien, la nuit et le couteau de Marius von Mayenburg, 40° sous zéro d’après Copi ou encore Le Mariage forcé de Molière. Partout, la même signature : travail du masque, corps métamorphosés, mondes « d’après » et goût assumé pour le grotesque.
Ancien pensionnaire de la Comédie-Française, comédien, metteur en scène et plasticien, Louis Arene développe ici ce langage jusqu’à un degré supérieur d’ampleur : Makbeth apparaît comme un aboutissement de cette recherche sur le monstrueux, la catastrophe et la cruauté joyeuse.
Un jeu virtuose, intégré à une machine scénique
La distribution – Louis Arene (Makbeth), Lionel Lingelser (Lady Makbeth), Sophie Botte (Banquo), François Praud (Makduff) et leurs partenaires – affiche une virtuosité telle qu’on finit presque par ne plus la commenter. Tout est d’une précision et d’une justesse remarquable. On sent des interprètes au sommet de leur maîtrise, totalement embarqués par l’ampleur de la pièce.
Les masques et les prothèses que les comédiens portent sur scène rendent visibles la barrière entre le réel et les mondes d’après. Chez Munstrum, le masque n’est pas un simple effet visuel mais le cœur du dispositif scénique. En gommant les traits, le genre et les signes sociaux, il transforme les acteurs en figures hybrides, surfaces de projection pour l’imaginaire du spectateur. Dans Makbeth, cette humanité déformée rend tangible la monstruosité du pouvoir et le glissement de l’homme vers la bête.
Un spectacle-événement, poussé à l’extrême
Makbeth s’impose comme un spectacle-événement par son échelle et sa démesure. Tout y est élargi : la scénographie monumentale, les effets de fumée, les nappes sonores, les éclats de lumière, les jets de matière. Le Munstrum assume un théâtre de l’excès, où l’on ne cherche jamais la mesure mais la saturation.
Les scènes de transition et les passages sans parole comptent parmi les plus réussis du spectacle. La scène de combat d’introduction impressionne par sa force d’immersion. Au moment où les soldats, armes encore fumantes en main, avancent en ligne vers la salle, on en vient réellement à se demander s’ils ne vont pas franchir le bord du plateau pour fondre sur nous. Le spectacle affirme ainsi son ambition : faire sentir physiquement la violence du monde que Shakespeare décrit.
Cette dernière atteint son climax au milieu de la pièce, lors de cette longue séquence du pacte entre Macbeth et les agents du mal. On voit l’homme franchir le seuil, renoncer peu à peu à toute limite. La mise en scène exploite ce moment jusqu’à son paroxysme : éclairages, musique, travail des corps et des matières créent un climat d’oppression qui rend parfaitement lisible le propos de la pièce. S’accaparer le pouvoir en brûlant tout sur son passage, c’est accepter de se perdre soi-même. L’ambition de Makbeth et la logique meurtrière du pouvoir prennent ainsi une dimension quasi apocalyptique.
On sort de Makbeth un peu sonné, mais convaincu d’avoir assisté à une proposition majeure : un Shakespeare assumé comme théâtre de la démesure, du débordement et de la catharsis, où la joie furieuse de jouer se hisse à la hauteur de l’horreur qu’il s’agit de regarder en face.