Benoît Delépine signe avec Animal Totem son premier long‑métrage réalisé en solo, une comédie atypique où le voyage se fait à pied et la fable flirte avec le politique. Porté par Samir Guesmi, le film – en salles le 10 décembre 2025 – traverse campagnes, zones pavillonnaires et paysages périurbains pour dresser un portrait grinçant de la France contemporaine.
Un héros démuni face à une mission obscure
Darius, fraîchement arrivé à l’aéroport de Beauvais, se retrouve volé de ses papiers avant même de quitter le hall. En costume, menotte à la main, tirant sa valise comme un prolongement absurde de son destin, il entreprend une marche jusqu’à La Défense pour accomplir une mission dont il ne livre qu’un indice énigmatique : il doit “trancher la tête du dragon”. Sur ce chemin qu’il parcourt sans véhicule pour réduire son empreinte carbone, il traverse champs, villes et friches, sous l’œil curieux d’animaux omniprésents – rapaces, chiens, limaces, poissons rouges – qui jalonnent cette odyssée et semblent commenter le monde autrement.
Le film s’amuse de rencontres tantôt hostiles, tantôt bienveillantes : une jeune femme transformée en justicière écolo, un policier surjouant les cow‑boys, un chasseur cupide, ou encore un poète esseulé incarné par Patrick Bouchitey. Chacun incarne un fragment des contradictions sociales actuelles, tandis que Samir Guesmi offre un personnage oscillant entre douceur lunaire et sens du combat lorsqu’il se retrouve acculé.
Une satire écologique tournée en grand format
Pour capter la beauté accidentée de la Picardie où il a grandi, Benoît Delépine adopte un CinemaScope anamorphosé qui élargit l’horizon et donne à des lieux ordinaires – départementales, échangeurs, quartiers pavillonnaires – une dimension spectaculaire. Les animaux, intégrés dans la mise en scène comme de véritables personnages, deviennent un fil conducteur symbolique où se dessine la quête d’un “animal totem”, ancre spirituelle du héros.
Dans ce récit nourri de références cinématographiques – du western au film d’espionnage en passant par la farce –, le réalisateur oppose frontalement capitalisme agressif et préoccupations écologiques. Une scène jugée “contraire à la bonne morale” a d’ailleurs entraîné le retrait du soutien du CNC, selon France Télévisions, où Delépine est revenu sur cet épisode lors du Festival du film d’Arras. Ce refus n’a pas atténué son envie de dénoncer les abus d’un système consumériste qu’il tourne en ridicule à travers le personnage d’un dirigeant pétrolier joué par Olivier Rabourdin, qui se révèle prêt à toutes les bassesses pour préserver ses profits.
Entre fable sociale et manifeste militant
En multipliant les paysages, les digressions philosophiques et les situations absurdes, Animal Totem s’apparente à un conte moderne où l’humour masque une colère réelle. L’idée du film vient notamment de l’engagement du cinéaste contre l’implantation d’une usine d’enrobés bitumineux dans une zone naturelle de Charente, une expérience dont il s’inspire pour questionner la place du vivant dans un monde dominé par les logiques économiques.
Moqueur sans être amer, poétique sans naïveté, ce film dessine une France traversée de contradictions mais toujours observée avec tendresse. De ses paysages grandioses à ses personnages cabossés, Delépine signe une œuvre qui, sous sa fantaisie apparente, interroge la responsabilité collective et l’urgence écologique.