La France a franchi en 2024 un seuil démographique longtemps considéré comme symbolique. Pour la première fois depuis l’industrialisation du pays, en dehors des périodes de guerre, le nombre de naissances n’a pas suffi à compenser celui des décès. Selon le rapport annuel de l’Institut national d’études démographiques (Ined), publié mi-décembre, 629 000 enfants sont nés dans l’Hexagone l’an dernier, contre 630 000 décès. Un équilibre négatif à une unité près, mais lourd de conséquences sur le long terme. Au 1er janvier, la population française atteignait 68,5 millions d’habitants. Sans l’apport migratoire, ce chiffre aurait commencé à reculer. Les démographes y voient un changement structurel, longtemps retardé en France par une natalité plus dynamique que chez ses voisins européens. Ce modèle s’érode désormais, sous l’effet combiné d’une baisse durable des naissances et d’une hausse mécanique de la mortalité.
Une natalité en repli durable
Depuis une vingtaine d’années, les aspirations familiales ont profondément évolué. L’Ined observe une diminution marquée du nombre d’enfants souhaités chez les femmes de moins de 30 ans, passé en moyenne de 2,5 à 1,9. Cette évolution touche l’ensemble du territoire, avec des écarts modestes entre zones urbaines et rurales. Les grandes villes résistent légèrement mieux, sans inverser la tendance globale. Ce recul s’explique par une combinaison de facteurs économiques, sociaux et culturels. L’accès au logement, la précarité ressentie sur le marché du travail, les difficultés de projection dans un monde perçu comme instable et la charge persistante pesant sur les femmes dans l’articulation entre carrière et maternité sont régulièrement mis en avant par les chercheurs. La parentalité est de plus en plus perçue comme un renoncement personnel ou professionnel, là où elle était autrefois envisagée comme un aboutissement. À ces éléments s’ajoute une réalité médicale souvent sous-estimée. Environ un couple sur huit à un sur dix rencontre aujourd’hui des difficultés à concevoir un enfant, selon les autorités sanitaires. Les causes sont multiples, mêlant facteurs environnementaux, modes de vie, âge plus tardif à la première grossesse et pathologies de la fertilité. Un plan national de lutte contre l’infertilité a été annoncé par les pouvoirs publics, mais ses mesures concrètes tardent encore à se traduire sur le terrain.
Le poids croissant du vieillissement
En parallèle, la hausse du nombre de décès s’inscrit dans une dynamique largement anticipée par les démographes. Les générations nombreuses du baby-boom, nées entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et le début des années 1960, atteignent désormais des âges élevés. Ce simple effet de structure entraîne une augmentation mécanique de la mortalité, indépendamment de toute dégradation sanitaire globale. L’espérance de vie continue pourtant de progresser légèrement. Elle s’établit autour de 80 ans pour les hommes et dépasse 85 ans pour les femmes. Cette moyenne masque toutefois de fortes disparités territoriales. L’Ined souligne un écart d’environ deux ans entre les départements ruraux et les zones urbaines plus favorisées, un différentiel largement attribué aux difficultés d’accès aux soins dans certains territoires, à la raréfaction des médecins et à l’éloignement des structures hospitalières. Ce vieillissement accentue les tensions sur les systèmes de protection sociale, de santé et de dépendance, tout en modifiant profondément l’équilibre entre actifs et retraités. Dans ce contexte, la fin de la croissance naturelle pose la question de l’adaptation des politiques publiques, qu’il s’agisse de soutien à la natalité, d’accueil des populations immigrées ou d’organisation des solidarités intergénérationnelles. Pour les auteurs du rapport, ce basculement n’est ni brutal ni conjoncturel. Il marque l’entrée de la France dans une phase démographique nouvelle, comparable à celle déjà observée dans la plupart des pays européens. Une transformation silencieuse, mais déterminante, qui redessine durablement le visage de la société française.