Dernier vendredi de novembre, le « Black Friday » s’installe de plus en plus profondément dans les habitudes françaises. Quatorze ans après son importation par Amazon, l’opération commerciale écrase désormais toutes les tentatives de contournement. Cette année, sept Français sur dix comptent y participer selon une étude du BCG, avec un budget moyen en hausse, autour de 345 euros. Les enseignes multiplient les rabais dans l’électronique, la mode, les jouets ou l’automobile, au point d’éclipser les campagnes dénonçant la surconsommation et l’impact écologique de cette frénésie d’achats.
Des alternatives qui peinent à émerger
Depuis 2017, le mouvement « Green Friday » tente d’offrir un contre-discours. Sa campagne de l’année, « la vérité sur les prix barrés », met en avant les coûts réels des produits, du travail humain à l’empreinte environnementale. Les associations rappellent que les consommateurs répondent à des appels marketing omniprésents qui favorisent l’achat compulsif. Dans un contexte où la production textile par personne a bondi de 120 % en quarante ans, et où l’ultra-fast-fashion accélère encore les cadences, ces messages résonnent comme un frein bien léger. Les critiques ne se limitent pas au gaspillage : un tiers des établissements contrôlés en 2024 proposaient de faux rabais. L’Union des fabricants souligne également que cette période constitue un terreau fertile pour les contrefaçons, plus de 21 millions de produits saisis ayant transité par de petits colis achetés en ligne. Face à ce rouleau compresseur, d’autres mouvements privilégient le recyclage, l’artisanat ou l’abstinence totale d’achat. Les « Jours tricolores » rassemblent ainsi 200 marques françaises autour de promotions limitées sur des produits locaux. Certains distributeurs, comme Comptoir des industries françaises, rognent sur leur marge pour proposer jusqu’à 50 % de réduction, tout en défendant une consommation patriotique et plus durable.
Une opération désormais normalisée
La mobilisation contre le « Black Friday » s’étiole pourtant d’année en année. Plusieurs initiatives engagées, comme le « Share Friday », n’ont pas été reconduites. Les entreprises qui s’étaient construites en opposition revendiquée capitulent les unes après les autres. Des marques comme Vestiaire Collective, Le Slip Français ou Emoi Emoi, longtemps hostiles à cette opération, ont fini par s’y rallier sous la pression de la concurrence numérique. Les rares résistants, dont la Camif ou Électro Dépôt, limitent leurs actions à des opérations symboliques. Pour les observateurs du mouvement, l’événement s’est banalisé : l’originalité du discours anti-Black Friday s’est diluée à mesure que l’opération devenait la norme. Cette domination est encore plus marquée sur Internet. En 2024, plus d’un tiers des achats de la « Black Week » se sont faits en ligne, contre un cinquième le reste de l’année. Le panier moyen atteint 81 euros sur le web, et seulement 57 euros en magasin. Les algorithmes de Google et Meta propulsent systématiquement les promotions, rendant difficile pour les entreprises de se tenir à l’écart sans perdre en visibilité.
Pour Tediber, spécialiste du matelas, la bascule a eu lieu en 2024 : renoncer revenait à s’effacer du marché. L’entreprise, qui réalise 85 % de son chiffre d’affaires en ligne, considère désormais novembre comme l’un de ses mois les plus stratégiques.
Entre renoncement et pragmatisme commercial
Le cofondateur de Tediber résume l’état d’esprit dominant : le « Black Friday » a gagné. Les consommateurs se sont habitués à attendre cette période pour effectuer certains achats coûteux, tandis que les entreprises y voient une nécessité économique. Dans cet équilibre faussé par la puissance algorithmique du e-commerce, les initiatives responsables peinent à trouver leur place.
Les mouvements alternatifs continuent d’alerter sur les dérives écologiques et sociales, mais le marché, lui, suit une direction opposée. La consommation pilotée par la promotion s’est normalisée, reléguant les appels à la sobriété au second plan.