Le dépistage du cancer du sein, pilier de la politique de prévention en matière de santé publique, présente encore de sérieuses fragilités. Dans un rapport rendu public le 28 janvier, la Cour des comptes dresse un constat préoccupant sur l’organisation du dépistage et la prise en charge de la pathologie la plus fréquente chez les femmes. Avec plus de 61 000 nouveaux cas diagnostiqués en 2023 et plus de 12 000 décès chaque année, le cancer du sein demeure la première cause de mortalité par cancer féminin en France, un poids sanitaire que les magistrats financiers estiment insuffisamment anticipé par les dispositifs existants.
Malgré une couverture nationale théoriquement étendue, l’accès au dépistage reste très inégal selon les territoires. La Cour relève des écarts importants liés à la densité de radiologues, aux délais pour obtenir un rendez-vous et aux disparités géographiques entre zones urbaines et rurales. À ces obstacles structurels s’ajoutent des différences marquées dans les comportements de recours, influencées par l’âge, le niveau de revenu, le niveau de diplôme ou encore le lieu de résidence. Pour les auteurs du rapport, ces facteurs combinés fragilisent l’efficacité globale de la politique de dépistage et justifient une intervention publique plus déterminée.
Dépistage organisé et dépistage individuel, une concurrence jugée problématique
Parmi les faiblesses identifiées, la Cour des comptes pointe la place croissante du dépistage individuel, payant, au détriment du dépistage organisé. Ce mode de recours, bien que plus flexible pour certaines patientes, est jugé moins fiable, notamment en raison de l’absence de seconde lecture systématique des examens, pourtant essentielle pour limiter les risques de faux négatifs ou de diagnostics tardifs. Les magistrats estiment que cette situation crée une concurrence déséquilibrée entre deux dispositifs qui n’offrent pas le même niveau de sécurité médicale.
Cette fragmentation des pratiques se traduit par une hétérogénéité des parcours de soins, depuis la détection jusqu’au suivi post-traitement. La Cour souligne que l’organisation actuelle peine à garantir une continuité homogène, laissant subsister des zones d’ombre dans la coordination entre professionnels de santé et dans l’accompagnement des patientes sur le long terme. Ces insuffisances concernent autant le suivi médical que l’accès aux soins de support, encore trop inégal selon les régions et les établissements.
Des dépenses en forte hausse, des résultats jugés insuffisants
Sur le plan financier, le rapport met en évidence une progression rapide des dépenses liées au cancer du sein. En 2023, la prise en charge de la maladie a représenté près de 4,7 milliards d’euros pour l’Assurance maladie, contre 2,8 milliards en 2015, soit une augmentation de 70 % en huit ans. Cette hausse est principalement portée par les coûts des médicaments innovants et des hospitalisations, sans que les résultats en matière d’équité d’accès et de qualité du suivi ne soient jugés à la hauteur de l’investissement consenti.
La Cour relève également des restes à charge importants pour certaines patientes, notamment dans le cadre de la reconstruction mammaire, ainsi qu’une intégration jugée insuffisante des soins de support. Fatigue chronique, douleurs, troubles psychologiques ou difficultés de réinsertion sociale sont autant de séquelles qui persistent chez une proportion significative de femmes traitées, révélant, selon le rapport, les limites du suivi à long terme.
Face à ces constats, la Cour des comptes appelle à des évolutions organisationnelles ciblées. Elle recommande un renforcement du dépistage organisé, une meilleure coordination des acteurs et une prise en charge plus structurée de l’après-cancer. Parmi les pistes avancées figurent la facilitation de l’accès à l’activité physique adaptée et la généralisation d’un programme personnalisé de suivi post-cancer dans les établissements de santé, dès l’année prochaine. Autant de mesures destinées à transformer l’augmentation des moyens financiers en gains concrets pour les patientes.