Par Jérôme Goulon.
C’est une réflexion que beaucoup de Français se font à chaque procès des pires meurtriers qui existent, comme lors du procès de Dahbia Benkired, condamnée à la perpétuité pour le meurtre de la petite Lola: comment des avocats peuvent-ils défendre de tels «monstres» ? Comment des hommes de loi peuvent-ils accepter de plaider pour des individus ayant commis des crimes atroces ? Mais le droit français est ainsi fait. Chaque accusé a le droit d’être défendu, et pour cela, il faut bien des avocats. Des avocats animés par l’intime conviction que chaque individu a droit à une défense. Parmi eux, on peut citer Emmanuel Ludot, qui confie avoir mis ses convictions de côté pour défendre Youssouf Fofana, chef du « gang des barbares » responsable de la mort d’Ilan Halimi. D’autres avocats ont tenté de faire ressortir la part d’humanité des accusés. C’est le cas de Jean-Christophe Ramadier, qui a assisté Christophe Champenois ( qui a tué son fils Bastien dans un lave-linge) , de Julien Fresnault, avocat du « tueur de l’Essonne », ou de Pierre Alfort, qui a plaidé pour le tueur en série Patrice Alègre. Entrevue a réalisé les interviews de ces avocats qui ont défendu l’indéfendable, que nous vous proposons de (re)découvrir…
Dans ce deuxième épisode de notre série « Avocats du diable, ils défendent l’indéfendable », découvrez l’interview de Pierre Alfort. En 2002, il a assuré la défense du tueur en série Patrice Alègre. Il nous confie que l’affaire a marqué sa carrière et assure que personne n’est indéfendable.
Entrevue : Qu’est-ce qui vous a motivé à défendre Patrice Alègre ?
Maître Pierre Alfort : J’ai choisi d’être avocat pénaliste pour que la justice soit rendue. Je pars du principe qu’un individu ne peut pas être jugé sans être défendu, sinon on le considère comme une bête fauve et on l’abat. Quelle que soit l’atrocité de ses crimes, Patrice Alègre est un être humain. Il fallait qu’il soit défendu. On est dans une démocratie ; sans défense, on tombe dans une dictature.
Quelle est la mission de l’avocat d’un homme accusé de cinq crimes ?
L’avocat en défense va, sans chercher à excuser ou justifier les crimes commis, tenter d’apporter une explication et humaniser la personne qu’il est censé défendre. Et c’était mon rôle.
Que répondez-vous lorsqu’on vous demande : « Pourquoi défendez-vous un monstre ? »
D’abord que les monstres n’existent pas. Avant d’avoir été un criminel, ça a été un enfant complètement déstructuré. C’est donc un être humain. Ensuite, je réponds que je fais mon métier et que s’il n’y a pas l’intervention d’un avocat, nous sommes plus dans une démocratie.
« Patrice Alègre est un être humain. Il fallait qu’il soit défendu. On est dans une démocratie ; sans défense, on tombe dans une dictature. »
Comment était-il lors de vos entretiens ?
J’ai été frappé par le décalage entre l’atrocité des crimes qu’il avait pu commettre et l’humanité qu’il dégageait. C’est d’ailleurs ce qui m’a donné la force de le défendre pendant plus de sept ans. Ensuite, contrairement à un cliché qui résulte des serial killers américains, Patrice Alègre n’est pas un manipulateur à la Hannibal Lecter qui me faisait dire des choses que je ne pensais pas. Il dégageait une grande humanité.
Est-ce difficile de mettre les sentiments de côté dans ce type de dossier ?
C’est très difficile, surtout que je le voyais une heure par semaine pendant cinq ou six ans. Il fallait faire attention de ne pas tomber dans l’empathie ou dans la relation amicale. Mais ma robe me servait de protection. Et je n’ai jamais oublié qu’il avait commis le meurtre de cinq femmes.
Vous comprenez que l’opinion publique associe un avocat à son accusé ?
L’animosité, on la ressent au début parce qu’il y a une association qui est faite entre l’avocat et son client. Mais si on est un avocat digne de ce nom, on démontre durant le procès qu’on est différent de son client et qu’on n’est pas là pour minimiser les faits mais pour apporter des explications afin que la vérité éclate.
Le soutien moral des proches est-il important ?
C’est fondamental. Vous avez besoin d’évacuer en rentrant chez vous, d’en parler à vos proches. Il y a même des moments où vous craquez un peu et ça ne fait pas de mal. Après, je crois tellement en mon métier d’avocat que j’estime que, malgré l’opinion, je n’ai pas à culpabiliser de défendre un tueur en série. Ce genre d’affaires m’a permis de relativiser les petites erreurs que je commettais dans la vie. Là où il faut être soutenu c’est pour éviter de perdre pied ou de se prendre pour un autre avec la médiatisation.
Encore aujourd’hui, vous restez associé à cette affaire. A-t-elle marqué un tournant dans votre carrière ?
Ça a lancé ma carrière. Mais attention, ce n’était pas l’objectif. Je voulais exercer mon métier en défendant ce que certains appellent l’indéfendable. Ce que je ne crois pas, parce que personne n’est indéfendable.
Malgré la peine à perpétuité, avez-vous le sentiment du devoir accompli ?
Absolument. L’enjeu de ce procès n’était absolument pas la peine, mais de ramener Patrice Alègre au niveau des humains. Et je pense avoir réussi, compte tenu de l’attitude des familles des victimes qui sont venues me serrer la main à la fin du procès.
Alègre, un « prédateur urbain »
Arrêté en septembre 1997, Patrice Alègre a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une peine de sûreté de 22 ans. Ce « prédateur urbain », comme l’ont qualifié les psychiatres qui l’ont expertisé dans le cadre du procès, a violé, étranglé et tué cinq femmes entre février 1989 et septembre 1997. Son arrestation est passée quasi inaperçue, la princesse Diana étant décédée quelques jours plus tôt.
Retrouvez ici l’épisode 1 : Emmanuel Ludot, avocat de Youssouf Fofana: « Si j’avais eu un moyen de le faire sortir sur une erreur de procédure, je l’aurais fait. »