Jusqu’à 12 000 travailleurs nord-coréens seraient exploités dans une usine de drones en Russie, privés de l’essentiel de leurs salaires et de toute liberté de mouvement. Un rapport conjoint d’instituts américains documente ce que ses auteurs qualifient de traite des êtres humains organisée par les deux États.
L’usine de Ielabougua, dans la république russe du Tatarstan, est au cœur d’un système dénoncé comme relevant de l’esclavage moderne. Selon un rapport publié le 14 octobre par le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS), basé à Washington, et le George W. Bush Institute de Dallas, des milliers de ressortissants nord-coréens y travaillent dans des conditions qualifiées de « graves violations des droits humains et de traite des personnes ».
Le document analyse la chaîne de coopération qui alimente cette production de drones militaires : la Russie y reçoit plus de 5 500 appareils par mois pour son offensive en Ukraine, la Chine fournit l’essentiel des composants à double usage, batteries, électronique embarquée, moteurs et systèmes de navigation, tandis que l’Iran a fourni ses drones Shahed, permettant à Moscou de développer des variantes domestiques baptisées Geran.
La Corée du Nord, elle, tire profit d’une autre ressource : la main-d’œuvre de ses propres citoyens. Pyongyang conserverait jusqu’à 90 % des salaires versés aux travailleurs déployés sur le site, selon le rapport. « Le régime nord-coréen vend le travail de ses citoyens dans le cadre d’un accord entre États, contrôle leur liberté de partir et perçoit la quasi-totalité de leurs revenus », indique le texte, qui conclut que cette situation « correspond à la définition du travail forcé ».
Song Young-Chae, chercheur et militant des droits humains basé à Séoul, au sein de la Coalition mondiale pour mettre fin au génocide en Corée du Nord, va plus loin : « Pyongyang pratique effectivement l’esclavage de son propre peuple, à son propre profit. » Il rappelle que le phénomène dépasse le seul site de Ielabougua : des ouvriers nord-coréens seraient également présents sur des chantiers dans les territoires ukrainiens occupés, dans des camps forestiers, et des dizaines de milliers de soldats ont été envoyés combattre sur le front ukrainien.
Cette coopération viole la résolution 2397 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée en décembre 2017, qui impose à tout État membre de rapatrier les travailleurs nord-coréens dans un délai de deux ans. Mais la Russie et la Chine, toutes deux membres permanents du Conseil de sécurité, bloquent toute action collective. « Les résolutions de l’ONU sur les travailleurs nord-coréens, sur la prolifération des armements, sur la vente de technologies à double usage sont toutes ignorées. On peut dire que le régime de sanctions de l’ONU est pratiquement mort », estime Dan Pinkston, professeur de relations internationales à l’université Troy, campus de Séoul.
La configuration géographique du réseau rend toute interception extérieure quasi impossible, selon ce même expert : « Ces pays partagent des frontières communes, ce qui facilite le transport des travailleurs, et aucune agence extérieure ne peut intervenir. » Song Young-Chae se dit « pessimiste » quant aux possibilités d’action, même si son organisation tente de constituer une coalition d’États et d’agences partageant les mêmes préoccupations.
Le rapport pointe également les implications militaires à plus long terme. La Corée du Nord observe de près les enseignements du conflit ukrainien en matière de drones et développe ses propres capacités, ce qui représente, selon Pinkston, de « sérieuses implications » pour les forces armées sud-coréennes, contraintes d’adapter leur défense face à une nouvelle génération d’appareils.
Pour enrayer ce système, le rapport recommande au département d’État américain de travailler avec d’autres pays afin de démanteler les réseaux de traite et de sanctionner leurs responsables. Il appelle l’ONU à mener une enquête multilatérale sur le complexe de Ielabougua et à documenter les abus commis. Le texte exige par ailleurs que les entreprises étrangères présentes dans la zone économique spéciale du site, dont « plusieurs » européennes et au moins une américaine, soient incitées à s’en retirer.

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