Des soldats dans les rues - pourquoi l’Afrique du Sud déploie l’armée face à l’explosion de la criminalité (AP)
Des soldats dans les rues - pourquoi l’Afrique du Sud déploie l’armée face à l’explosion de la criminalité (AP)

Le président sud-africain Cyril Ramaphosa a annoncé le déploiement de l’armée dans plusieurs zones à forte criminalité, une décision inhabituelle pour la principale démocratie du continent africain. Les soldats seront envoyés dans trois des neuf provinces du pays afin de lutter contre le crime organisé, les violences liées aux gangs et l’exploitation minière illégale, que le chef de l’État a qualifiés de « menace la plus immédiate » pour la démocratie et le développement économique. Aucun calendrier précis n’a été communiqué.

Au Cap, deuxième plus grande ville du pays et destination touristique majeure, la violence des gangs continue de faire des ravages, notamment dans les quartiers périphériques des Cape Flats. Des groupes criminels aux noms tels que les Americans, les Hard Livings ou les Terrible Josters s’y disputent le contrôle du trafic de drogue, tout en étant impliqués dans l’extorsion, la prostitution et les assassinats commandités. Des civils, y compris des enfants, sont régulièrement pris dans des fusillades. Selon les dernières statistiques, les trois commissariats affichant les taux de criminalité les plus élevés du pays se situent tous dans et autour du Cap, dans la province du Cap-Occidental, où se concentrent environ 90 % des homicides liés aux gangs.

Les deux autres provinces concernées par le déploiement sont le Gauteng, qui abrite Johannesburg, et le Cap-Oriental. Dans le Gauteng, les autorités font face depuis des années à l’essor de l’exploitation aurifère illégale. Des groupes criminels armés, connus sous le nom de « zama zamas », recrutent des mineurs informels issus de communautés pauvres pour exploiter des puits abandonnés à la recherche de gisements résiduels. Selon les autorités, près de 30 000 mineurs illégaux opèrent dans environ 6 000 puits désaffectés, pour un manque à gagner estimé à plus de 4 milliards de dollars par an en or perdu au profit des réseaux criminels.

Ces activités sont liées à des violences de grande ampleur. En 2022, environ 80 mineurs illégaux présumés ont été accusés d’avoir violé collectivement huit femmes lors d’un tournage musical près d’une mine abandonnée, une affaire qui a choqué le pays. L’an dernier, un face-à-face entre police et mineurs clandestins dans un puits abandonné s’est soldé par la mort d’au moins 87 d’entre eux, après que les forces de l’ordre ont coupé l’approvisionnement en nourriture pour les contraindre à sortir. Les rivalités entre gangs poussent également des habitants à fuir leurs quartiers.

La décision présidentielle ravive néanmoins des souvenirs sensibles. Sous l’apartheid, les forces armées avaient été déployées pour réprimer les manifestations pro-démocratie. Conscient de cet héritage, Cyril Ramaphosa a assuré que l’armée n’interviendrait pas « sans bonne raison » et qu’elle opérerait sous le commandement de la police. Des déploiements ponctuels ont déjà eu lieu ces dernières années, notamment lors des émeutes de 2021 après l’incarcération de l’ancien président Jacob Zuma, ou pour faire respecter les restrictions liées à la pandémie de COVID-19.

Des experts en sécurité estiment toutefois que l’armée ne constitue pas une solution durable à la criminalité et que les soldats ne sont pas formés au maintien de l’ordre civil. Le ministre de la Police, Firoz Cachalia, a défendu l’initiative, affirmant qu’elle sera limitée dans le temps et vise à stabiliser des zones « où des personnes perdent la vie chaque jour ». Reste à savoir si cette démonstration de force permettra d’endiguer une violence enracinée dans des inégalités sociales profondes et une économie souterraine florissante.

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